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Le scénario,
les films |
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S'il y a une chose qui m'agace et en même temps me fait rire, depuis
que je suis réalisateur, c'est d'entendre dire d'un critique de cinéma
qu'un film "est bien écrit". J'ai dit "depuis que je suis
réalisateur", puisque moi aussi, avant d'avoir compris comment le
cinéma fonctionnent dans la réalité, je faisais partie de cette grande
masse de spécialistes du secteur qui considèrent les films comme des textes
sacrés et non pas comme le résultat d'un processus de production. |
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Plutôt que rattaché aux arts visuels ou à la lecture, je pense que le film est fortement lié, dans sa perception, à la musique. On peut reconnaître un film exclusivement par son rythme, très lent ou syncopé, qui est, en tout cas, la vraie nature profonde de son identité. C'est un peu ce qui, pour les hommes, est le caractère. Et ce n'est pas un hasard si le souvenir de ceux que nous avons connus, à commencer par notre mère, se réduit à une impression intérieure qui n'a rien à voir avec ce qu'ils ont dit. Tout film bâtit une musique qui lui est particulière, musique qui est redevable avant tout au montage, lequel est le véritable art cinématographique, celui qui en garde le secret. Et tout réalisateur sait qu'il est possible de produire des émotions, inexistantes lors du tournage, avec la seule combinaison des images et des sons. Dans ce processus, les mots (surtout leur signifié) ont un rôle minime et tout à fait marginal. Et ne me dites pas qu'on a besoin du texte pour que l'histoire soit compréhensible. Pour surmonter ce problème, au début du cinéma, il suffisait d'une légende. Bien sûr, les américains ont imposé un rythme standard à la production mondiale de cinéma. Maintenant on s'attend à ce que le film soit fait d'une certaine manière, avec ses coups à effets à la 27ème et à la 87ème minutes, selon les sacro-saintes lois des scénarii hollywoodiens. Mais il ne s'agit là que d'une règle, d'une formalisation qui a accompagné, depuis toujours, l'expressivité occidentale (et pas seulement occidentale) : ce ne sont pas ces règles qui garantiront la qualité de l'œuvre, sa musique. Les mots au cinéma ont la même valeur que dans la vie. Ils servent à ne pas rester muets, mais certainemant pas à exprimer "ce qu'ils veulent dire", en dépit de toutes les illusions que la littérature nous a transmises. Je crois, en tant que réalisateur, que ce que les personnages d'un film disent, a la même importance que ce qui nous reste dans la tête, le soir, de tout ce que nous avons entendu pendant la journée. C'est-à-dire, non pas une idée et son sens, mais une disposition d'âme, un sensation, quelque chose qu'on pourrait justement mieux exprimer avec une chanson plutôt qu'avec une pensée. Et si quelqu'un m'objecte que les chansons sont aussi faites de mots, je leur répondrai que c'est justement les chansons qui nous montrent que les mots ont une importance marginale dans la transmission des émotions. Quelqu'un qui voudrait juger le rock'n'roll par ses textes se trouverait confronté à une tâche impossible s'il voulait expliquer comment le rock a pu fonctionner comme instrument de libération pour des millions de gens avec des phrases comme : "baise-la, mec, baise-la/ il y a beaucoup de choses à baiser ici/ baise-la une fois pour moi aussi/ tout ce que tu dois faire est de trouver un petit coin pour pouvoir bien la baiser" (Whole lotta shakin’ goin on di Jerry Lee Lewis). Et c'est juste pour en citer une à titre d'exemple. D'une façon plus radicale on pourrait dire qu'au cinéma les mots n'ont pratiquement pas de signification. Ils ne représentent rien de plus que le bruit fait par celui qui les prononce. Et ceci n'est pas un rapetissage du rôle de l'acteur, au contraire, c'est ce qui le rend plus ou moins crédible. Encore une fois j'évoque la vie comme terme de comparaison: avec le cinéma: on se souvient de la façon de parler de quelqu'un mais pas de ce qu'il dit. Evidemment, Federico Fellini faisait réciter "un, deux, trois..." à Sandra Milo pour ensuite lui mettre dans la bouche des phrases sensées pendant le doublage, mais ce cinéma-là était, justement, un cinéma merveilleux qu'il n'est plus possible de reproduire dans ce siècle. Fellini cherchait obsessionnellement à construire des "types" visuels et phoniques qui puissent rester dans la mémoire pour ce qu'ils sont et pour leurs "résonnances", certainement pas pour les discours qu'ils tenaient. En conclusion. Au cinéma les mots existent parce qu'on ne peut pas s'en passer, tout comme dans la société. Mais ils ne sont rien d'autre qu'un miroir. Et l'erreur la plus typique faite par le spectateur, même s'il est un professionnel du cinéma, est de considerer le miroir, et peut-être son cadre en bois ouvragé comme le sujet dont on parle et non pas ce qui (beaucoup plus intéressant) est refléchi par le miroir. |
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Davide Ferrario est réalisateur et écrivain. Ses derniers
films : "Tutti giu per terra" (1997), "Figli di annibale"
(1998), "Guardami" (1999).
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