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Entrevue
avec Laurent Mannoni |
| Laurent
Mannoni est l'un des organisateurs de l'exposition Magie et cinéma. Il est directeur des collections d'appareils de la Cinémathèque française et du Centre national de la cinématographie, auteur de plusieurs ouvrages, membre de la Sémia (Société d'études sur Marey et l'image animée), de la CST (Commission supérieure technique) et de la CNES (Chambre nationale des experts spécialisés). |
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Q.
- Tout d'abord, qu'est-ce qui vous a poussé à organiser cette exposition
sur Méliès? R. - Pour moi, il s'agit de poursuivre une recherche sur les origines du cinéma. En 1995 nous avions réalisé une première exposition, à l'Espace EDF-Electra, intitulée L'Art trompeur, qui racontait l'histoire de la naissance du cinéma sur plusieurs siècles. Et en 2000, nous avions organisé dans le même lieu une exposition sur l'œuvre du physiologiste et cinéaste Etienne-Jules Marey (1830-1904). Marey était avant tout un scientifique. Il a commencé des études sur la physiologie du mouvement dès les années 1850, bien avant donc la parution des premiers projecteurs de films qui datent des années 1890. |
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Assisté par
Georges Demenÿ, il a créé en 1888 une caméra, le chronophotographe, capable
d'enregistrer sur pellicule celluloïd mobile les différentes phases du
mouvement humain, animal ou d'objets. Ce fut d'ailleurs l'un des proches de Marey, Alfred Binet, un psychologue, qui eut l'idée de filmer le mouvement des mains des prestidigitateurs. Il demanda alors à Georges Demenÿ de réaliser les films en question. C'était en 1894. Méliès, à cet époque, refusa d'être filmé: les magiciens refusaient de dévoiler leurs secrets. C'est une règle d'or toujours appliquée! Nous-mêmes, pour préparer l'exposition, nous avons travaillé avec des magiciens et ça a été difficile de se faire expliquer les trucs du métier. En revanche, deux autres prestidigitateurs très connus, Arnould et Raynaly, du théâtre Robert-Houdin, ont accepté d'opérer devant la caméra. Et là se passe quelque chose de très important, c'est-à-dire la rencontre entre l'art de la magie et la chronophotographie. Pour moi, c'est ce premier document de 1894, présent dans l'exposition, qui constitue la passerelle entre Marey et Méliès, on peut donc le considérer comme l'acte fondateur du cinéma. Dans toutes les histoires du cinéma la voie documentaire est incarnée par Louis Lumière et celle de la fiction par George Méliès. Mais en fait, plutôt que de Lumière-Méliès il faudrait parler de Marey-Méliès. |
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Q.
– Quelles ont été les difficultés majeures dans l'organisation de l'exposition? R. – Surtout la récolte du matériel qui était dispersé un peu partout. Méliès n'a pas eu beaucoup de chance et a eu une fin de carrière très dure. A la fin de sa vie, il était tombé dans la misère la plus noire et il fut obligé de se débarrasser de ses films et dessins en les vendant pour presque rien à des collectionneurs. On sait qu'il a lui-même détruit la totalité des négatifs des films qui lui restaient: perte irréparable pour l'histoire de l'art cinématographique. A partir du début des années 1910 ses films ne rencontrent plus du tout le même succès auprès du public. A la veille de la Première Guerre, les Arts sont en pleine révolution. Les "films à trucs" de Méliès ne sont plus à la mode. |
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Son déclin économique commence, c'est un véritable naufrage, qui durera jusqu'à sa mort en 1938. Vous savez qu'à un moment, Méliès gagnait sa vie en vendant des jouets dans le hall de la gare Montparnasse… Des 520 films qu'il avait réalisés, on n'en a trouvé pour l'instant que 200. Ses dessins ont été achetés par des collectionneurs américains, japonais, par des institutions et aussi par des membres de sa famille: sa petite fille, à partir des années 1960, a commencé à collecter tout ce qu'elle pouvait trouver sur son grand-père. Il a donc fallu chercher un peu partout dans les différentes institutions, à la Cinémathèque française en premier lieu, et aussi à l'étranger, par exemple en Italie. On a essayé de tout voir pour pouvoir exposer ce qu'il y avait de meilleur. Il existe encore une grande masse de dessins inédits car Méliès était quelqu'un qui dessinait toute la journée. Il a fallu choisir ceux qui avaient une relation avec les films disponibles pour donner à l'exposition un intérêt et une unité plus forts. Dans l'exposition, avec mon co-commissaire Jacques Malthête, nous avons insisté surtout sur certaines choses. D'abord, sur le centenaire de Voyage dans la lune (1902), qui reste un film phare dans l'histoire du cinéma ; et puis nous avons mis l'accent sur les rapports qui ont existé entre la magie et le cinéma. C'est pourquoi on a essayé de montrer les objets de magie de la fin du XIX siècle utilisés par Méliès dans ses spectacles et dans ses films, et qu'il a en partie lui-même conservés, essayant de les sauver de son propre naufrage. |
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Q. – A la fin du XIXe siècle beaucoup d'artistes de théâtre pratiquaient la prestidigitation et avaient commencé à utiliser le cinéma dans leurs spectacles. |
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Quelle est donc l'originalité et l'importance de Méliès? R.- Les autres magiciens utilisaient les nouveaux moyens cinématographiques essentiellement pour enregistrer et après projeter les numéros de prestidigitation qu'il présentaient déjà dans leurs spectacles féeriques. Ils n'utilisaient pas nécessairement le trucage, ou alors d'une façon beaucoup moins virtuose que Méliès. Ou encore, il se limitaient à montrer des films tournés par d'autres, pour enrichir leurs numéros avec les nouveaux effets spéciaux provoqués par les images animées. |
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L'intérêt et l'originalité de Méliès, c'est qu'il saisit immédiatement l'importance de ce nouveau moyen technique, le Cinématographe, qui va lui permettre de réaliser des tours de magie et des illusions inédites, et donc de dépasser les prouesses déjà réalisées sur la scène du théâtre Robert-Houdin qu'il dirigeait depuis 1888. Ce qui est intéressant pour moi, c'est justement cette rencontre entre l'art de création des images et les nouvelles techniques cinématographiques; d'observer comment les besoins liés à la création de nouvelles images ou de nouveaux trucages ont influencé la technologie et comment, inversement, l'émergence de nouvelles méthodes de pensée et de production a provoqué la naissance de nouveaux procédés artistiques. On voit bien aujourd'hui le même phénomène avec les caméras digitales : une véritable révolution technique et esthétique. En créant lui-même ses films, Méliès inventait toutes sortes de nouveaux trucages et il fut le premier à trouver une série de systèmes lui permettant la création d'effets spéciaux. Systèmes qui sont encore utilisés aujourd'hui. |
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Q. – Pouvez-vous nous en donner des exemples? R. – Les trucs qu'il employait sont nombreux et Laurent Le Forestier, dans son article paru dans le catalogue de l'exposition, en donne un large inventaire. Mais on peut en citer quelques-uns. Tout d'abord il découvrit l'arrêt sur image qui lui permettait de faire apparaître ou disparaître des objets ou des personnes. |
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Il racontait lui-même que cette découverte était arrivée par hasard. Un jour sa caméra s'était bloquée pendant le tournage et en développant le film réalisé il trouva sur les images un objet qui avant n'était pas là, comme apparu du néant. De la même manière, il imagina de surimpressionner plusieurs fois une pellicule négative, en réembobinant celle-ci à l'intérieur de la caméra. Dans certains de ses films, il va jusqu'à faire sept surimpressions pour la même séquence. Les pellicules développées étaient ensuite collées ensemble, ce qui permettait d'éliminer des éventuelles erreurs de tournage. Méliès a réalisé des films qui allaient jusqu'à une longueur de 600 m de pellicule, avec 35 prises de vue différentes. |
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Q. – Est-ce qu'on peut voir là une invention du montage, précédant même la technique attribuée habituellement à Griffith? R. – Ca c'est une bonne question théorique, qui a occupé longtemps la communauté des chercheurs: est-ce qu'on peut voir dans ce procédé déjà une première forme de montage? Je pense, toutefois, qu'il y a une différence essentielle. Méliès réalise toujours son collage avec le but de produire des effets de magie. Il ne donne presqu'aucune importance au scénario, qui existe juste comme prétexte pour réaliser des tours de magie de plus en plus élaborés: il y a parfois une succession de plans, mais jamais d'allers-retours et la nécessité de monter des séquences. Dans certains de ses films plus élaborés on peut repérer, c'est vrai, des véritables montages, ce qui montre sûrement combien il était à l'avant-garde. Mais j'ai l'impression que tout ça se passe encore à un niveau intuitif et très subordonné à la recherche de ce qui pourrait étonner le public. Chez Griffith, par contre, le montage vise à donner une unité au film, à raconter une histoire et à donner corps à un scénario établi: les effets spéciaux, par ailleurs peu fréquents par rapport à Méliès, sont un moyen et non pas la finalité du film. De nos jours, voir l'un des premiers films de Griffith constitue toujours une extraordinaire leçon de cinéma ; et voir un film de Méliès constitue toujours un émerveillement et une formidable leçon de ce que la technique, servie par une imagination sans borne, peut apporter à l'illusion cinématographique. |