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Entrevue
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L’homme aux semelles de plomb |
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ENTREVUE PARUE DANS LIBERATION DU 27/04/2001 Cesare Battisti, 47 ans, romancier. A participé à la lutte armée des années 70 en Italie et fuit toujours la justice de son pays. |
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L'ascenseur s'arrête au cinquième, et il faut gravir le dernier étage à pieds pour rallier l'entrelacs de chambres de bonne où vit et écrit Cesare Battisti, au cœur de Paris. Sur le mur du bureau s'étalent des villes et des pays : un plan de Latina, sa ville natale, bâtie par Mussolini sur les marais asséchés du sud de Rome, et théâtre de son prochain roman; des cartes de 1'lle‑de‑France, de l'Europe et du monde. Mais l'homme aux yeux de chat n'a pas de passeport. D'un gouvernement à l'autre, la France refuse d'extrader ces exilés italiens qui se jetèrent dans la lutte révolutionnaire armée, au cours des années 70. Tant qu'il ne franchit pas les frontières de l'Hexagone, Cesare Battisti est ainsi protégé de la justice italienne qui l'a condamné à perpétuité pour quatre meurtres et une soixantaine de braquages, en juin 1979. <<Je ne me suis pas défendu. Politiquement j'assume tout. | |
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Mais il faut savoir, par exemple, que l'un de ces meurtres a été commis à Venise à 14 heures, et un autre, le même jour à Milan à 14h25. Ce genre de détail m'a sauvé devant la justice française, qui a refusé mon extradition.» Cette époque où l'Italie frôla la guerre civile appartient aux historiens et non aux Juges, dit il. Mais, en février dernier, un procureur de Milan l'a informé d'une demande d'ouverture d'enquête préliminaire visant Battisti et d'autres, pour des faits commis en 1999. Soit dix-huit ans après son évasion de la prison de Frosinone, et le début d'une cavale sans fin. L’Italie maintient la pression sur le thème: ces gens là ne sont pas forcément les pépères rangés, des révolutionnaires en retraite, mais peut-être les maîtres d’œuvre des attentats qui ont secoué récemment la péninsule.Cesare Battisti explique, lui, que sa guerre est finie. Mais, comme le héros de son premier polar, il se sent traqué par une collusion de gens aux intérêts divers, qui n'en finissent pas de vouloir «faire expier leurs rêves» aux anciens militants de l'ultra-gauche. D'autant que les années 70 sont en procès un peu partout dans le monde. Lui ne renie, ni ne regrette rien. |
Et n’a que mépris pour ces «repentis» qui, par centaines, ont acheté leur impunité en collaborant avec les juges. «On peut avoir un regard critique sans se repentir. On voulait attaquer les pouvoirs avec l'ironie. On a été poussé à la lutte armée. C'était un piège et on est tombé dedans. A l'époque, j'y croyais, j'étais même parmi les plus chauds.»Né dans une famille «religieusement communiste», il a rapidement fait un rejet de cette doctrine monolithique, étouffante. Pour les mêmes raisons, il s'est tenu à l'écart des Brigades rouges, une sorte de «PC armé». Dans la mouvance libertaire de Lotta Continua, lui s'est engagé en 1976 dans l'organisation Prolétaire armé pour le communisme. Et d'expliquer qu'il était «quasi inévitable», pour une partie de la jeunesse italienne, de frayer avec l'extrême gauche: «Même le ministre de l'Intérieur de l'époque évoque le chiffre d'un million de personnes concernées.» Mais, contrairement aux soixante-huitards français dont ils auraient finalement partagé l'essentiel des aspirations, les manifestants italiens brandissaient souvent des armes. En 1978, Cesare Battisti atterrit dans un QHS de la prison de Frosinone. Il y reste deux ans et demi, jusqu'à ce que son «groupe» lance une opération commando et le libère. Début de la fuite France-Mexique-France. |
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«Quand
je l'ai rencontré dans une fête à Paris, je l'ai pris pour un touriste.
Moi, je n'étais pas politisée», explique Laurence, son ex-femme. Elle
a 24 ans, tombe sous le charme. Un peu plus tard, il tente de lui exposer
sa situation dans un français approximatif. «J'ai pensé qu'il en rajoutait.
Avec le recul, je me dis que je ne voulais pas comprendre», dit‑elle.
«Elle me croyait un peu mythomane, rétorque Battisti. Je ne l'ai
vraiment réalisé que quinze ans plus tard, quand je l'ai vue pâlir dans
le tribunal, à l'énumération des condamnations.» La halte parisienne
ne s’éternise guère. La gauche au pouvoir discute du sort des exilés
italiens avec leurs avocats, mais le cas Battisti est jugé trop lourd.
Ses camarades lui conseillent d'aller poursuivre sa vie de clandestin
ailleurs. Il s'échappe au Mexique, où des «camarades de l'Université
de Mexico» le recueillent et où Laurence le rejoint… |
«A San Miguel de Allende, je faisais des pâtes. Dix heures par jour, je malaxais.» Dans cette même ville d'art, il ouvre un «bar‑resto‑cabaret, le Corto Maltese» avec un ami. «Des musiciens de jazz, liés aux Black Panthers et connus à Chicago et à La Nouvelle‑Orléans, venaient jouer. On ne les payait pas, mais ils coûtaient cher en whiskies>, commente l'ex‑patron de bar. Mais les deux tenanciers ne s'estiment pas «assez voyous» pour tenir ce genre d'établissement de nuit. Comprendre : incapables de «s'arranger» avec un certain nombre de personnes et d'institutions, comme la police locale. Donc fermeture du bar, nouvelle escale à Puerto Escondido, puis retour vers Mexico où il travaille à la pige pour différents journaux mexicains, fonde un magazine culturel, Via Libre, organise une biennale latino‑américaine de l'affiche... «Je devais m'accrocher, et je n'étais pas facile. Pour atteindre un but fixé, j'étais capable de tout sacrifier, même les gens autour de moi.» Au beau milieu de tout ça, un bébé est né. Et, en effet, Laurence s'épuise dans cette cavalcade effrénée. Elle finit par rentrer à Paris, sa fille sous le bras. |
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Cesare Battisti revient aussi, le 5 septembre 1990. Dès son arrivée, la police suit à la trace, le laisse un peu vaquer, l'arrête soudain. Cinq mois à Fresnes. En refusant l'extradition, le tribunal lui accorde une étrange liberté. «Il ne se passe pas deux ans sans un truc. C'est une façon de nous dire: on est derrière vous et un jour ou l'autre, on va vous avoir» Une autre petite fille est née à Paris, avant que son mariage n'explose. Comme prix à payer de ses engagements de jeunesse assumés, il mène cette existence de funambule sans filet, où des notions telles que l'âge de la retraite n'ont pas cours. Après dix ans de Mexique, il regarde les exilés italiens de Paris avec un étonnement mêlé de distance: «Depuis toutes ces années, ils continuent acheter les journaux italiens tous les jours !" Il n'envisage pas de revivre un jour dans son pays natal, même si, par miracle, on lui redonnait un passeport. Son cocktail idéal à lui serait: une moitié de l'année en France, l'autre au Mexique. Pourtant, c'est sous la carte de Latina qu'il écrit une nouvelle histoire. Elle tourne autour de son «obsession»: «Ce sont les circonstances qui font l'homme. » Lui est né «dans la misère», et aussi «par erreur» très longtemps après cinq frères et sœurs. Privilège du petit dernier, il était destiné à devenir l'intello de la famille. ce qu'il est devenu, après bien des tours et des détours. Jacqueline
Coignard © Photos : Joseph Beauregard |
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