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à la rencontre d'univers

en liberté

Entrevue avec Valerio Evangelisti
Parue sur Chronic'art (2000)
 

Certains auteurs d’essais traitant des années 70-80 en Italie( Persichetti et Scalzone La révolution et l’Etat, Ginzburg Le juge et l’historien) ont comparé le système de justice d’exception, utilisé pour poursuivre les participants à la lutte armée, à celui de l’Inquisition.

Il y a un texte qui est très important à ce propos : Histoire de l'intolérance en Europe d’Italo Mereu, un historien. Il y faisait des parallèles très forts entre le système de l'Inquisition et celui qu'on a appliqué en Italie pendant les “années de plomb”. Qu’il existe des parallèles, moi j'en suis convaincu. Le système inquisitorial était basé sur la délation. Et c'est exactement le système qu'on a adopté en Italie durant cette période. Et on en voit les traces encore aujourd'hui. Je dois ajouter que ce texte-là m'a si fortement frappé que j'y ai trouvé et pris le nom de mon personnage Eymerich. C'est ce livre-là qui est à l'origine de mon personnage.

Tu as publié de nombreux essais historiques portant sur divers mouvements d’extrême-gauche. Tu as participé au Progetto Memoria. Quelle est l’influence des luttes sociales des années 70 sur ton œuvre ?

La première influence est que j’étais jeune à l'époque, et j’étais complètement conditionné par ce climat. J'ai fait partie de tous les mouvements de ces années-là, surtout à partir des années 70. A un certain point j'ai dû en partie renoncer à la participation active. Et j’ai cru que je pouvais continuer ce que j’avais commencé d’une autre façon, en écrivant des romans. J'étais très conditionné par l'exemple de Jean Patrick Manchette, qui avait théorisé la même chose pour le roman noir. Moi j'ai fait presque la même opération pour le fantastique. Je ne sais pas si c'est réussi ou non, mais en tous cas il y a très peu de mes romans qui n'ont pas de connexion avec la réalité. J’y parle un peu de tout, d’impérialisme, de luttes en Amérique Latine, en Afrique. Je parle contre le Fonds Monétaire International et tout ça, ce qui n'est pas très commun dans la science-fiction courante.

Les autres auteurs italiens de polar et de science-fiction ont-ils été influencés par l’époque des luttes sociales ?

Je crois que non, dans la majeure partie des cas. Mais quelquefois c'est revendiqué. En effet, il y a des jeunes comme Marcello Fois, un auteur de roman noir. Il traite beaucoup de politique dans ses romans, mais son point de vue est plutôt celui du parti communiste italien de l'époque. Il y en a d'autres qui se classent comme écrivains de gauche. Mais dans leurs œuvres cette filiation n’est pas toujours si claire.
Dans le domaine du fantastique, il y a au moins trois auteurs qui sont très liés à ça. Par exemple, Nicoletta Vallorani, qui est une écrivaine de Milan, et aussi Luca Masalli. Mais c'est surtout au niveau théorique, lorsqu’on parle des potentialités de la science-fiction ou du roman noir, que ce côté politique émerge réellement avec précision.
Il faut dire aussi que l'Italie reste encore un terrain peu favorable, pas très favorable pour exposer des idées d'extrême-gauche, sinon d'une façon très métaphorique. C’est ce qu’on essaie de faire.

Ecris-tu de la littérature engagée ?

Moi j’écris de la littérature populaire, ou c’est ce que je voudrais écrire, puisque je crois profondément en la potentialité de la littérature populaire. Il y a un roman que je juge un chef-d’œuvre, inconnu en Italie, qui est Le Juif errant de Eugène Sue. C'est “une intrigue de jésuites”. Il y a des personnages... Par exemple une femme qui veut se délivrer du conditionnement de la société de son temps, un ouvrier persécuté par ses patrons, un prêtre qui va en Amérique du Sud pour se confronter à l'ordre auquel il appartient. Et ces personnages, représentatifs de leur époque, sont synthétisés dans des figures qui traversent toute l'Histoire, le Juif errant et la Juive errante. L'un, c’est la classe ouvrière et l'autre, la femme, le mouvement de Libération de la Femme en employant le terme moderne, qui vont se rencontrer, et à partir de ce moment-là l'humanité va changer. A mon avis, c'est extraordinaire ce qu’a pu faire cet écrivain de littérature populaire du XIXème siècle. Il a exprimé des idées qui sont toujours actuelles aujourd'hui, peut être encore plus actuelles aujourd'hui, par le moyen de la littérature populaire. C’est comme ça que beaucoup d’idées démocratiques ou progressistes m’ont touché, moi personnellement et je ne sais combien de gens, à travers des écrivain populaires, qui vont de Dumas aux auteurs modernes de science-fiction. Donc si littérature engagée est un terme que je n'aime pas trop, puisque ça peut couvrir n'importe quoi, le terme littérature populaire je l’adore.

Aujourd’hui, quel est l’état de la science-fiction en Europe ?

Je crois que c'est très diffèrent d'un pays à l'autre, et en tout cas il y a encore un gros complexe d'infériorité à l’égard des Américains et des Anglo-Saxons en général, bien que les Britanniques soient évidemment dans l'Europe.
Je trouve que dans la majorité des œuvres produites en Europe il y a de la recherche. Pas de grandes nouveautés ou des bouleversements, mais de la recherche pour sortir des clichés. Au contraire, tout ce qui arrive des Etats-Unis, pas tout, mais la majorité des travaux sont d'une banalité désolante en ce moment. J'espère qu'on peut réellement faire de l'Europe le laboratoire d'un nouveau type de science-fiction ou de littérature populaire. Mon idéal reste celui du roman noir français, qui a su s'imposer et même, avec quelques-uns de ses auteurs, gagner sa bataille contre la littérature blanche. Je crois que c'est possible en Europe. J'ai lu des choses merveilleuses d'auteurs russes peu connus. Aussi des auteurs français, il y en a des très biens. C’est une chose qu’il faut fabriquer petit à petit mais en réfléchissant dessus. C'est un processus qui ne peut pas être complètement spontané. Il doit être édifié petit à petit, c'est pour cela que je suis ici, au festival Utopia, et que j'ai commencé à travailler au niveau européen, en sortant de l'Italie.

Pourquoi as-tu choisi de fonder une revue, Carmilla, mêlant les littératures de l’imaginaire et la politique ?

C'est curieux, Carmilla est réalisée par des rédacteurs qui, dans plusieurs cas, sont des lecteurs de science-fiction, mais qui ne sont pas des professionnels de la science-fiction. Ils viennent presque tous de l'autre revue, Progetto Memoria, qui s'occupait d'antagonismes sociaux. A un moment donné, on a décidé qu'il nous fallait toucher un public plus vaste de jeunes par d'autres moyens. Puisque j'avais déjà ma petite renommée dans le domaine de la science-fiction, on a pris la décision de faire un revue de science-fiction. Ensuite, on a récolté, dans toute l'Italie, les forces qui étaient prêtes à y adhérer. Cette revue est un étrange mélange. On y trouve des articles qui sont tout à fait politiques, d’autres qui s'occupent de fantastique, ou même de jeu de rôles, ou de n'importe quoi. Je crois que c'est une opération importante. Progetto Memoria se vendait à un peu plus de 150 exemplaires, au contraire Carmilla, si on avait les moyens d'imprimer plus d’exemplaires, on les vendrait tous.

 

Quelle est l’origine du titre Carmilla ?

Carmilla était un vampire, très différent de Dracula. Dracula est le plus célèbre des vampires. Il vit la nuit, c’est un personnage sombre qui est mort, évidemment, et il est quelque chose de terrifiant. Au contraire Carmilla, une vampire d'une nouvelle de l’Irlandais Sheridan Le Fanu, est très séduisante. Elle agit pendant la journée, elle est très belle, autour d’elle ne plane pas cet air de mort. Et donc on voulait communiquer des idées, celles-là même que nous avions dans les années 70, et les rendre séduisantes. C'est pour cela qu'on a choisi le plus séduisant des vampires, parce qu’on voulait nous aussi vampiriser les gens.

La figure d’une divinité féminine lunaire est récurrente dans tes romans.

C'est un côté de notre civilisation que le christianisme a supprimé. Je crois qu'il y a d’autres responsables, mais c'est surtout le christianisme qui a nié tout ce qu'il y avait de féminin dans la vie. Les sorcières n'étaient pas des adoratrices du Diable, au moins au début. Elles étaient liées à des aspects du paganisme en rapport avec la féminité, la Lune, la Terre. Tout ce qui est concret et en même temps poétique c'est ce que l'Eglise catholique a le plus haï pendant toute son histoire. Elle en est arrivée au point de brûler des quantité des femmes innocentes. Moi je suis né comme adulte, comme personne dans un période où il y avait une gauche nouvelle, qui cherchait un peu à concilier le moment de l'individualité et de la liberté personnelle avec le moment collectif, avec les grandes transformations sociales. Il y a avait toutes ces phrases : “Etre dur avec joie”, “Le personnel c'est politique”. Tout ça faisait allusion, je crois, d'un certain point de vue, à un mélange des éléments masculin et féminin, à une libération qui était complète, qui était plus profonde. C'était très important à ce moment-là, par exemple, la lutte contre la psychiatrie coercitive, ou bien contre les institutions totales. C'était une esquisse de révolution libertaire. J'ai encore ces idées. J'aime le paganisme, pas tout, mais une grand partie, et j'espère qu’un jour le yin et le yang retourneront ensemble.

Tu parles souvent de “colonisation de l’imaginaire”.

Oui, c'est la nouvelle loi que le système capitaliste a adopté pour imposer sa vision du monde. Autrefois, au temps des anciens partis socialistes européens, à la fin du XIXème siècle, on disait : Il nous faut huit heures pour travailler, huit heures pour apprendre, huit heures pour se reposer. Maintenant tout est presque confondu. Les heures de repos sont elles aussi en réalité un mécanisme d'accumulation. C'est-à-dire que le champ de l’immatériel est fort comme le champ du matériel. Mais si, lorsque je rentre chez moi, je peux, en quelque sorte, laisser dehors le champ du matériel, le champ de l’immatériel me suit dans ma maison, me suit à la télé, me suit dans tous les aspect de l'information, me suit même dans mes rêves.Je crois que le capitalisme a gagné sa bataille en imposant des rêves, des modèles de vie.

Vous avez vu comme tous les pays de l'Est se sont écroulé d'un coup, en suivant un rêve occidental, qui était devenu impossible à éviter.Et ça c'est une force qui devrait être mesurée. Il faudrait une nouvelle théorie de la valeur du travail, mais appliquée cette fois à des choses immatérielles. Par exemple, si je prends un briquet anonyme et un autre d’une marque connue, le deuxième vaut plus. Il vaut plus parce qu’il y a cet marque, c'est-à-dire qu’il y a de l'information en plus qui est arrivée jusqu’au consommateur. Donc il y a toute une partie de l'information qui fait partie du système économique. On le voit dans l'importance d'Internet et de tout ce système, on le voit aussi dans la perte de matérialité de l'économie, aujourd'hui la Bourse a une importance fondamentale. Tout ce nouveau monde est à explorer, je doute que les armes ou les méthodes d'analyse traditionnelles soient suffisantes, il faut un peu de science-fiction pour comprendre la dynamique de tout ca.

La théorie de l’abolition des genres semble être un autre de tes thèmes de prédilection.

L'abolition des genres n’est pas une théorie, c'est une chose qui se passe un peu partout. Un genre littéraire n'est pas toujours immortel. Lorsque j'étais très jeune, on lisait des westerns, maintenant ils sont très difficiles à trouver. Et même la science fiction que je lisais quand j'étais gamin n'existe presque plus. Les histoires de pirates ont moins de poids. Il y a donc un manque d'immortalité dans la littérature de genre, mais on peut la récupérer si on en change les clichés. C'est un peu ce que je fais. Ce que j'écris peut être très difficilement considéré comme de la science-fiction classique. Je traite plusieurs genres dans le même texte, je crois que c'est aussi quelque chose qui arrive dans la littérature blanche. Je pense par exemple à la littérature américaine. Pynchon, De Lillo prennent des éléments de la science-fiction ou d'autres genres romanesques. Moi je ne théorise pas un genre nouveau qui soit la synthèse de tous, je théorise plutôt l’expérimentation dans ce domaine.
Si non se réduit a lire toujours la même chose, ce qui est la mort du roman de genre.

Tu as un jour défini la science-fiction comme littérature de l’inquiétude.

Peut-être que ce jour-là j’étais inquiet... La bonne sf peut être ça. C'est à peu près le seul genre littéraire qui n'a pas obligatoirement des personnages positifs et des romans qui se terminent positivement. Beaucoup de romans sont très troublants, par exemple ceux de Dick avec leur réflexion sur une réalité difficile à saisir qui tend a la schizophrénie. Mais il y a en a beaucoup d'autres, tous ceux qui parlent du danger atomique etc... Ce n'est pas réellement une littérature de la consolation. Mais cette définition s’appliquait plus à la science-fiction des années 70 aux Etats-Unis qu’à la science-fiction actuelle. Autrefois le cinéma ou la télé puisaient dans la science-fiction pour avoir des idées. Maintenant, surtout aux Etats-Unis, le panorama est beaucoup plus plat, ce sont les auteurs qui finissent par imiter les téléfilms, et ça c’est négatif. Je suis persuadé que la science-fiction a cette potentialité qui lui vient d'une grande liberté intérieure, qui lui vient même de l'ambiguïté et de tout ce que je disais. En tout cas, il s'agit d’une potentialité à développer, les jeux ne sont pas faits.

Trace nous le portrait de ton personnage, l’inquisiteur Nicolas Eymerich.

Il possède un côté de ma personnalité, mais en même temps il est le miroir de quelque chose de plus grand. En effet, Eymerich me ressemble. Je possède moi même tout un côté schizoïde, qui est d'ailleurs très commun. Mais dans mon cas je suis parvenu à le dépister et à l'exprimer surtout sur la page écrite. Comme ça je suis une personne paisible au quotidien.
C’est un personnage qui est à la fois très cruel, très fanatique, et aussi très fascinant. Il est beaucoup plus grand que tous les gens qui l'entourent. Il est beaucoup plus idéaliste au fond. C'est-à-dire qu’il n'a pas un seul regard pour la noblesse ou le clergé. Il hait presque tout le monde. C’est un solitaire. Mais surtout je crois qu’il est le seul à avoir un grand projet en tête. Face à lui les hérétiques deviennent une chose de moindre envergure, puisqu’ils n'ont pas son ampleur de vue. Il y a un autre côté qui ne se rattache pas directement à moi, mais à la société en général. Il est le représentant même de l'intolérance, mais de l'intolérance charmante, de celle qu'on peut trouver également à l'intérieur de nous-mêmes. Je fais un jeu étrange avec mon lecteur. Je le pousse à se passionner pour les aventures d'un complet salaud. A la fin j'espère qu’il se demande ce qui s'est passé. La fascination du totalitarisme ou de l'intolérance, c'est un jeu qui n’est pas seulement conduit dans mes romans mais dans la société en général, tous les jours. J'écris une sorte de roman réaliste(rires).

En Italie, tu œuvres pour faire connaître en tant qu’écrivain Cesare Battisti, qui est réfugié en France. Qu’est-ce qui te plaît dans son écriture ?

La spontanéité. J'ai la chance de pouvoir le lire en italien, avant qu’il ne soit traduit en français. Il emploie une langue très populaire et très vive, pleine de couleur. C’est un styliste même s'il ne le parait pas. Même si les traductions en français son très bonnes, je crois que les lecteurs français finissent par s'intéresser plus à l'intrigue, à l'histoire de réfugiés italiens en France. Mais il est aussi un styliste. Il emploie un vocabulaire très étrange. Souvent il y a des mots d’espagnol ou des expressions tout à fait françaises au milieu du reste. Mais ça ne m’empêche pas de le trouver vraiment intéressant. Il est vraiment un écrivain vif, on voit son énergie. Il est beaucoup mieux qu’une quantité de personnages, je ne donne pas de noms, qu’on nous envoie d’Amérique Latine, qui ne font que poser tout le temps comme s'ils étaient le maître du roman noir. A mon avis ils jouent des rôles, ils jouent des comédies. Cesare est un personnage vrai, à la différence de beaucoup de ses collègues.

On est devenus amis. On a même collaboré un peu. Je lui ai écrit la préface de son livre Dernières Cartouches. On a beaucoup de projets à réaliser ensemble. Mon espoir serait de pouvoir un jour le traîner en Italie, je sais que ça va être très difficile.

Quels sont les auteurs qui t’ont influencé et ceux que tu apprécies actuellement ?

J’ai toujours lu beaucoup de bouquins. Je dois dire qu’en ce qui concerne le style littéraire tout ce que j'ai appris je l'ai appris de Umberto Eco. A l’époque où il n’était pas le salaud qu’il est aujourd'hui, c'est-à-dire quand il écrivait des essais. Je trouvais sa langue merveilleuse, parce qu’elle était très claire et très précise. Il a sans doute influencé ma grammaire et ma façon d'écrire simplement mais clairement.
Après il y en a eu bien d'autres. J'ai toujours lu n'importe quoi. Pas toujours de la science-fiction, heureusement pour ma santé mentale.
J'ai été influencé par des écrivains américains, comme Budd Schulberg, qui m'ont beaucoup appris sur le style du roman moderne. Ensuite j'ai été influencé par la Bible. Par je ne sais pas quoi. Je lis un peu tout.
L’écrivain que j'ai le plus aimé dernièrement est une nouveauté en Italie. C'est un Anglais, qui s'appelle, en Italie, Derek Raymond, et en France, Robin Cook. Un grand auteur de romans noirs. Mais si je devais citer les livres qui m'ont impressionné récemment le public potentiel de cette interview aurait de grosses surprises, puisqu’il s'agit de textes sur le cinéma de série B. Je lis n'importe quoi, surtout des chose inutiles. J'ai une collection de livres inutiles, une bibliothèque complète du bizarre, du stupide, de l'inutile. Les plus incroyable théories scientifiques, les textes sur le cinéma de série Z, je suis passionné par tout ça. Perdre du temps, je crois que c'est révolutionnaire dans une société qui veut les huit heures qui restent.