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ViaLibre5 à la rencontre d'univers en liberté |
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Entrevue avec Serge
Livrozet
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Quel statut social pour les voleurs ? |
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Au commencement voleur par nécessité, puis par défi, Serge Livrozet l'est devenu par conviction. Arrêté et jugé, il a été condamné pour crime contre la propriété. En 1972, il fonde avec Michel Foucault le Comité d'action des Prisonniers, puis participe à la création du journal Libération. En 1980, il créé une maison d'édition, Les Lettres Libres. En 1973, il publie "De la prison à la révolte", avec une préface de Michel Foucault. Malgré l'obtention de sa réhabilitation en 1983, il a été mis en cause en 1986, puis acquitté dans la plus importante affaire de faux billets (70 millions de francs) qui lui a valu de passer neuf mois supplémentaires derrière les barreaux. Auteur d'une quinzaine de livres, acteur occasionnel (il a le troisième rôle dans "L'Emploi du Temps" de Laurent Cantet), Serge Livrozet continue de lutter contre le racisme, l'injustice et le libéralisme économique. Trente ans après, son premier livre "De la prison à la Révolte" est plus que jamais d'actualité. Il y raconte un peu son expérience du vol mais surtout analyse "la fabrique" de la délinquance. A l'occasion de la réédition chez L'Esprit Frappeur (N°54. 20F) de ce grand livre, rencontre avec un honnête homme toujours aussi révolté. |
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Comme voleur, vous avez fait l'étrange expérience d'être millionnaire. Cela vous a-t-il aidé à mieux vous comprendre et à mieux comprendre le pouvoir de l'argent ? |
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"Je peux le dire, j'ai appris grâce au vol ce qu'il en est d'être millionnaire. C'est une expérience comme une autre, et que je n'aurais certainement jamais faite si j'avais attendu après le loto. Cette expérience mérite d'être vécue, juste pour pouvoir dire : cela ne vaut pas le coup d'y sacrifier quoi que ce soit. La vie n'est pas une course à l'argent, l'existence est trop courte. Voilà pourquoi j'ai préféré changer de voie, chercher ma route sur des chemins plus difficiles, plus exigeants. Mais il me parait utile qu'on sache que je n'ai pas connu que la misère, que je ne prends pas le parti du pauvre pour me défendre à travers lui. Je le fais parce que mon coeur et mon esprit m'y poussent ; parce que je sais fort bien de quel côté se trouve la cause juste, même si la passivité des miséreux m'irrite parfois, je suis fait pour demeurer avec les plus faibles jusqu'à ce qu'ils se révoltent à leur tour." |
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Votre livre a été écrit il y a presque 30 ans et à sa lecture, on se dit que votre analyse avait quelque chose de prophétique. Quelle était votre intention quand vous avez écrit ce livre ? |
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"Ce qui m'intéresse, c'est les obscurs de la cambriole, ceux qui n'inspirent ni les journalistes à sensation, ni les romanciers, ni les cinéastes. Ce sont des laissés-pour-compte, voilà pourquoi il était important que je me penche sur eux, non en statisticien ou en expert, mais en homme concerné qui les a pratiqué de l'intérieur, qui a vécu avec eux en partageant leur haine, leur dégoût, leur révolte, leur lassitude, leurs espoirs, leurs souffrances et le reste, -surtout le reste. J'ai été l'un des leurs. De plus, il n'était pas dans mes intentions de faire le panégyrique du vol (qu'il soit qualifié de crime ou délit) ni même de défendre l'idée systématique du vol. Une seule chose m'intéresse : c'est le voleur en tant qu'individu opposé aux institutions, car il représente à mes yeux l'archétype du réprouvé et du révolté social. Il est trop facile de lui jeter la pierre, de le tenir pour malade ou de le rendre responsable de tout, comme s'il était la cause, alors qu'il ne sera jamais que la conséquence logique d'un système injuste." |
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A partir de votre expérience personnelle, vous avez cherché à donner un statut moral aux voleurs/révoltés. Pourtant, aujourd'hui comme hier, pour beaucoup de citoyens, la frontière entre le truand ordinaire et le voleur/révolté semble équivoque, confuse. "Je conçois fort bien que la frontière entre le truand et le révolté paraisse floue et ténue pour qui ne les a ni côtoyés, ni fréquentés, car la différence ne tient nullement à leurs actes mais au sens qu'ils leur donnent. En fait, le véritable truand se trouve dans cette société comme un poisson dans l'eau et il n'aspire qu'à s'y intégrer, tandis que le révolté, même s'il réussit un vol important, il continuera à se sentir moralement insatisfait. Le truand est un homme de droite à qui sa naissance, misérable en général, n'a laissé que le brigandage comme moyen de se tailler une place soleil. Le révolté en revanche, peut avoir vu le jour n'importe où, dans n'importe quel milieu. C'est simplement la société telle quelle qui ne lui convient pas. Sa situation n'a rien à y voir. Le truand aspire à intégrer la communauté dont le système "D" lui convient si bien. Il importe de dire qu'il y a des voleurs qui ont entrepris de se mettre hors la loi pour tout simplement accéder sans trop d'efforts et le plus vite possible à ce bien être matériel illimité dont la société s'acharne à vanter les mérites. Il est clair que les voleurs célèbres qui évoluent dans cet endroit de plus en plus flou qu'on appelle "le milieu" ne désobéissent pas aux lois par esprit de révolte, mais pour établir et consolider leur pouvoir et leur fortune. Ils ne représentent qu'une faible minorité par rapport à la masse des voleurs, mais ils exercent une indéniable fascination : chaque petit voleur aspirant de toutes ses forces à les égaler. Ils sont à la plupart des hors -la-loi ce que sont les parvenus aux yeux du peuple misérable : un motif d'espoir, un exemple de réussite à suivre. Et ces derniers n'aspirent en rien à une révolution sociale. Je crois même que je n'ai jamais vu plus réactionnaire qu'un voleur qui a réussi ou qui est seulement persuadé qu'il réussira." |
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Pour vous, le révolté s'aperçoit très vite que cette réussite n'est qu'un leurre et que le problème est ailleurs... "S'il est tant soit peu exigeant envers lui-même, il ne tardera pas à chercher ailleurs les raisons de son mécontentent persistant. C'est ainsi que le révolté (ou voleur) réactionnel devient un insurgé conscient, capable de s'analyser et d'expliquer son comportement. Du sentiment de culpabilité, dans lequel la société avait tout pour le maintenir, il passe alors à une sensation de quiétude totale. On ne saurait dire qu'il est fier de ses actes pour autant, mais au moins cesse-t-il d'en avoir honte. Il n'a plus l'impression d'avoir enfreint le droit commun, puisqu'il se rend compte que désormais, le droit commun, c'est précisément le vol, l'escroquerie, la prévarication." |
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Vous écrivez que la culpabilisation systématique de l'individu par rapport à la société est en principe très efficace. Qu'est-ce que cela veut dire ? "Les délinquants primaires ne font guère de difficultés pour reconnaître qu'ils ont commis une faute et s'en répètent la plupart du temps de façon sincère. C'est pourquoi, les experts ont pu se convaincre de l'idée fort juste que le délinquant primaire est parfaitement "récupérable" dans la grande partie des cas. Il suffirait en effet de fort peu de chose : une société juste, honnête, fraternelle, à lui mettre devant les yeux, voilà ce qu'il faudrait avant tout pour ramener le voleur à une vue plus morale des valeurs du système." |
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Est-ce à dire que les 90% des voleurs qui ont commis leurs délits ont une vision exacerbée du monde qui les entoure ? Cela signifie-t-il qu'ils soient capables de justifier ou d'analyser leurs actes ? "Pas du tout. Ils ont réagi, voilà tout. Dépourvus de toute barrière socio-éducative, de toute morale paralysante, ils n'ont considéré que les moeurs en vigueur et s'y sont confronter, sans chercher plus loin le pourquoi et le comment de leur attitude. La notion tout à fait relative de bien et de mal que la société essaye d'inculquer à chacun de nous prend chez le voleur une tournure complètement différente. Le bien n'est pas le respect de la morale sociale, mais celui d'une certaine manière de vivre en marge. Le mal n'est pas de contrevenir à la loi, mais d'enfreindre un code tacite de l'honneur, qui trouve sa source dans une observation rigoureuse de la parole donnée. Cela peut paraître simple et primaire, mais c'est souvent propre. Pourtant, il ne s'agit de tomber dans la conclusion un peu trop facile selon laquelle ces 90% de voleurs seraient des révolutionnaires conséquents. Ce serait trop beau. Ce qui les caractérise, dans un premier temps du moins, c'est un dégoût profond de cette société, qui les conduit de l'insoumission à la révolte. Et si l'on peut dire que le révolutionnaire est un révolté, on ne saurait prétendre un seul instant que la réciproque est vraie. Le révolutionnaire est mû par une conscience politique et donne à ses actions un sens collectif et une finalité sociale, alors que le révolté n'est animé que par son insatisfaction momentanée. Ses agissements répondent uniquement à des motifs personnels visant à une incertaine amélioration matérielle, très souvent momentanée, elle aussi. Le premier est toujours généreux ; le second fréquemment égoïste. A priori, le révolté n'a pour lui que le courage dont il a fait preuve pour s'insurger à titre individuel contre une société entière. Cependant, lorsqu'on va au fond des choses, on ne tarde pas à s'apercevoir qu'il est pour ainsi dire le seul à conformer dans la vie de chaque jour ses actes à ses idées antisociales."
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Selon vous, et quoi que puissent en penser certains esprits réformistes, il n'y a aucun compromis possible ? "Soit l'on accepte de se plier aux exigences de la société, avec tout ce que cela comporte d'esclavage (surtout à cause de la conscience même que l'on en a), soit l'on choisit de se placer en marge, cette dernière solution n'offrant qu'une alternative : le refus pur et simple ou le combat sous toutes ses formes, parce que la légalité est paralysante et que l'illégalité seule est révolutionnaire. Il paraît dans ce cas évident que le vol correspond à une résolution prise en toute conscience et qu'il résulte d'une analyse critique sérieuse du système social. |
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De plus en plus nombreux, des individus se trouvent de bonnes raisons de contester cette société en s'opposant à ses lois. Qu'est-ce que cela vous inspire-t-il ? " Ce n'est plus un simple refus inconsidéré, machinal ou passionnel, mais, bien au contraire, une opposition formelle et réfléchie, qui se situe à toutes les époques et dans toutes les sociétés. Cet état de fait laisserait songeur n'importe qui, mais surtout pas nos dirigeants et leurs législateurs. Pour eux, il faut être malade ou de mauvaise foi pour oser découvrir dans le système établi par eux une seule bonne raison pour tourner la loi. Si la société, au lieu de n'avoir pour but que sa propre survie, au plus grand profit de quelques-uns, avait pour unique souci l'épanouissement de tous les hommes sans exception ni distinction, il y a longtemps qu'elle aurait pris au sérieux ces voleurs plus ou moins célèbres qui l'ont dénoncée par leurs actes. Pourtant, il s'agit de s'entendre sur le diagnostic et sur le remède. Si l'on punit le voleur, c'est parce qu'on sait fort bien qu'il n'est pas soignable ; on ne soigne pas quelqu'un de sain. Or, en totale contradiction avec les experts, qui qualifient les voleurs de psychopathes, d'immatures, les tribunaux expédient les prévenus pour des années, voire des lustres, dans des lieux à vous rendre enragé le plus doux des hommes. La vérité, c'est que les nantis, et à travers eux les juges, savent fort bien à quoi s'en tenir. Ils n'ignorent pas que derrière les vols se cache la révolte de l'esclave et que, si tous les misérables volaient, ils ne tarderaient pas à perdre ces richesses et ces privilèges établis sur la soumission du pauvre et la passivité des gens. Ils comprennent, avant le voleur lui-même, que ce dernier est réellement le seul à s'attaquer à la source même de toutes ces injustices sociales qui se perpétueront aussi longtemps qu'il y aura un riche et un malheureux." |