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L’entrevue du mois : Joëlle Losfeld

Joëlle est la fille d’Eric Losfeld, qui fut l’éditeur des surréalistes dans les années 1950 et 1960, maintes fois persécuté par la justice pour ses audaces éditoriales. Directrice littéraire des Editions Terrain Vague (fondées par son père en 1955) pendant sept ans, elle crée la maison d’édition qui porte son nom en 1992 et rejoint le groupe Mango en 1998.
On lui doit l’indispensable réédition des œuvres complètes de l’auteur égyptien francophone Albert Cossery, chantre de la paresse et railleur inspiré de l’imbécillité dominante. Elle édite et fait connaître en France de nombreux auteurs de langue anglaise tels que Janet Frame ou John Meade Falkner, que leur originalité voue à la négligence avaricieuse de Galligrasseuil. Elle a connu un succès aussi énorme qu’inattendu avec Effroyables Jardins de Michel Quint, paru dans la collection de petit
format Arcanes, créée en septembre 1999. Nous avons voulu la rencontrer afin d’enrichir ce numéro de Vialibre, consacré à l’édition différente du point de vue d’un éditeur “commercial” quoique parvenant à maintenir une ligne éditoriale farouchement indépendante et originale – une femme passionnée qui accepte pleinement d’être l’héritière, sans le singer, d’un éditeur engagé dont on ne saluera jamais assez le rôle dans le combat contre la censure.

Sur Eric Losfeld et le Terrain Vague

« Ce n’est pas impunément que l’on reprend le métier de son père. Cela fait dix-sept ans que je suis éditeur et ça fait dix-sept ans que tous les articles qui sont consacrés à mon activité éditoriale débutent en évoquant la figure de mon père.

Le Terrain Vague a changé de nom parce que ce n’est plus la même société. Quand mon père est mort, on a essayé de remonter la maison avec ma mère et on s’est associées avec quelqu’un pour continuer le Terrain Vague. Cela a duré six ans, j’occupais les fonctions de directrice littéraire. Puis je me suis fâchée avec notre associé et j’ai décidé de partir. Mais je n’ai pas eu les moyens de racheter le

fonds de mon père. L’associé en question, c’était Gérard Voitey, qui s’est suicidé dans des conditions bizarres. C’était le notaire de la succession Lebovici, spécialisé dans les coups d’entourloupe mais passionné d’édition. Sans doute s’est-il suicidé parce qu’il avait engagé l’argent de ses clients dans ses activités éditoriales, or un notaire ne peut pas faire de commerce et lorsqu’il s’est vu incapable de rembourser, il a tiré sa révérence… Rassurez-vous, ce n’est pas moi qui l’ai suicidé : je suis partie avant cette triste fin. Ses héritiers ont renoncé à l’héritage et le fonds du Terrain Vague a été soldé, éparpillé ; je n’ai, hélas ! pas pu le racheter. Les droits d’auteur en suspens n’ont jamais été versés aux auteurs du Terrain Vague. Tout cela est bien trouble.

J’ai commencé dans l’édition en travaillant avec mon père. Quand j’étais étudiante, j’ai fait un peu de secrétariat pour la maison d’édition familiale et c’est ainsi que j’ai appris le métier, en me rendant très souvent au Terrain Vague. Mais travailler, c’est un bien grand mot car mon père faisait tout lui-même, il déléguait le moins possible. Quelques maquettistes lui donnaient un coup de main, et ma mère s’occupait du côté finances. C’était plus un artisan travaillant dans un environnement familial qu’un chef d’entreprise.

Mon père a commencé à éditer des livres en 1951. Il se consacrait surtout aux surréalistes, aux romantiques allemands méconnus en France – il a publié aussi le premier texte de Ionesco – et ce n’était pas rentable. Pour gagner sa vie et comme il partageait avec les surréalistes leur ouverture à l’érotisme, il a publié plusieurs textes érotiques, diffusés sous le manteau. Les temps étaient prudes et y a eu des descentes de police, chez nous où était domiciliée Arcanes, sa première maison d’édition, et des perquisitions afin de saisir ces livres illégaux… et puis les contrôles fiscaux lui tombaient dessus en pagaille.

Ensuite, dans les années 60 et jusqu’au début des années 70, il a été, avec d’autres éditeurs tels que Pauvert ou Desforges, assigné au tribunal, pour outrages aux bonnes mœurs et a dû payer de fortes amendes, qui constituaient une forme d’intimidation et de censure économique. Il a passé beaucoup de temps à la 17e chambre correctionnelle, pour les textes érotiques mais aussi pour d’autres, ouvertement politiques, tout simplement subversifs ou tenus pour tels. Par exemple pour le journal interdit La Cause du Peuple, qu’il avait reproduit dans sa revue, en réaction contre la censure plus que par adhésion à la cause en question : il n’était ni maoïste, ni sartrien.

Il avouait franchement ses opinions politiques libertaires, son extrémisme. Il était très virulent politiquement, il côtoyait les surréalistes et ses convictions n’étaient pas en demi-teintes. Il avait signé le manifeste des 121 lors de la guerre d’Algérie. A l’époque, avant 68, l’érotisme inquiétait beaucoup les autorités en raison de son caractère subversif, sa propagation était dénoncée par les moralisateurs de gauche comme de droite. Et mon père s’est retrouvé quasiment muselé, souvent au bord de la ruine.

Il ne s’est pas enrichi mais il a connu de beaux succès commerciaux et encaissé parfois de grosses rentrées, comme avec Emmanuelle, certes pas un livre surréaliste mais quand même une forme de critique sociale pour l’époque, un tournant dans le rapport du grand public à l’érotisme. Il a été vraiment surpris par le succès exceptionnel d’Emmanuelle. Or il n’avait guère la capacité de gérer des tirages qui atteignaient des millions d’exemplaires… Mais il a tenu à s’y confronter tout seul. C’est ainsi qu’il a vendu inconsidérément les droits cinématographiques sans que le succès phénoménal du film ne lui assure un pactole proportionnel aux sommes immenses que ce dernier a drainées

Autre succès notable : les bandes dessinées d’avant-garde, “pour adultes”, concept nouveau à l’époque, telles que Barbarella, également adaptée à l’écran (avec Jane Fonda dans le rôle éponyme) et victime de la censure, elle aussi : sous la pression des autorités, il a dû refaire une édition où Barbarella portait un soutien-gorge pour masquer sa voluptueuse poitrine… L’argent que ces succès rapportaient, il le réinvestissait aussitôt dans d’autres ouvrages plus à son goût et relevant de la littérature surréaliste ou pamphlétaire, n’ayant le plus souvent qu’un faible potentiel commercial. Cela lui permettait aussi de payer ses dettes, qui étaient innombrables. Le titre de son autobiographie, Endetté comme une mule, souligne bien, d’ailleurs, tant ses difficultés financières incessantes que son obstination à les surmonter.

Il est mort à 56 ans sans profiter de l’argent qu’il avait pu parfois gagner. Il n’avait pas une grande envie de confort matériel. C’était quelqu’un qui avait beaucoup de générosité. Il y a des gens qui croient que les éditeurs “maudits” des années 60 – Pauvert, Losfeld, Bourgois -– étaient surtout des escrocs, alors qu’ils ont tout donné et tout sacrifié à leur rage d’éditer. Eric Losfeld avait certes des défauts mais il était d’une grande générosité. Générosité d’âme, de cœur, d’esprit autant que matérielle. Il tenait une librairie, Le Terrain Vague, où il

était totalement disponible pour les gens qui y passaient en quête de livres différents. Il lui arrivait très souvent de donner des livres [NDLR : cet aspect fort estimable du personnage nous a été confirmé par maints témoins de l’époque, habitués du Terrain Vague ou de passage]. Je me souviens d’un client venu demander un numéro d’une revue nommée Le Désordre, consacré au poète-boxeur Arthur Cravan : il en parle avec Losfeld, dit beaucoup de bien de cette revue, finit par demander où se la procurer… et mon père le dirige sur la Hune, la librairie d’art du boulevard Saint-Germain. Il n’a pas osé dire que c’était lui qui l’avait édité… Le moins qu’on puisse dire est que le commerce n’était pas sa préoccupation principale… Ses goûts personnels se reflètent dans son catalogue, aussi éclectique et extravagant soit-il. Son catalogue, c’était lui et il l’assumait entièrement.

Il ne choisissait jamais de publier un livre médiocre en espérant faire un “bon coup” commercial. Ses motivations, il les puisait dans ses propres goûts, dans son combat pour la libération des mœurs et dans ses amitiés. Mais il avait du mal, justement, à refuser un manuscrit à un copain, même quand il n’était pas intimement convaincu de la valeur littéraire de l’ouvrage en question. Mais il le défendait quand même mordicus. C’était un grand sentimental. Il était devenu éditeur pour éditer les surréalistes et les rencontrer et tout ce qui dérive de cette littérature un peu en marge. Il a édité Picabia, Duchamp… La littérature proprement dite ne l’intéressait pas énormément en tant qu’éditeur. Mais c’était un grand lecteur qui appréciait tout particulièrement la littérature populaire : romans noirs, science-fiction, etc. Il avait aussi des détestations, par exemple Céline. Il affirmait très haut et très fort qu’il n’aimait pas Céline, au-delà de toute appréciation de la valeur littéraire de l’œuvre de ce collabo bilieux. Il détestait l’individu Céline et pensait par ailleurs qu’il n’était pas si novateur qu’on le disait à l’époque. Il exécrait les Jean Dutourd et autres, les auteurs de la droite constipée et méprisait la littérature “bradée”, dépourvue d’inspiration, qui encombrait déjà les rayons des librairies.

Il publiait peu d’ouvrages de fiction, alors que moi, j’édite surtout de la littérature romanesque mais c’est lui qui m’en a transmis le goût, par la richesse de la bibliothèque familiale et aussi parce que j’allais au Terrain Vague quand j’étais petite et qu’il me conseillait certaines lectures.

Il ne m’a jamais incitée à lire des ouvrages “licencieux” mais sa bibliothèque n’était jamais fermée : j’avais toute latitude pour y puiser en fonction de ma seule curiosité. L’édition érotique n’était pas, dans son cas, une activité honteuse, occultée mais au contraire revendiquée. Il ne m’a jamais conseillé telle ou telle livre érotique, c’est moi qui suis allé les chercher. Il n’était pas didactique, ne cherchait pas à imposer ses goûts, à faire du prosélytisme… Il était au contraire très pudique. Mais sa bibliothèque n’était pas fermée à clé. Lui-même avait abondamment puisé dans la bibliothèque de sa mère.

C’était un autodidacte, sans la moindre fortune au départ. Ma grand-mère paternelle avait eu une étreinte amoureuse avec un homme, qui était parti le lendemain - Eric Losfeld n’a donc jamais connu son père… Elle était ouvrière dans les filatures du Nord, et mon père a eu une enfance pauvre. Ma grand-mère était une grande lectrice. Elle dévorait aussi bien la presse à sensation que les classiques de la littérature populaire – Rocambole, Zevaco… – et c’est elle qui lui a donné ce penchant pour la littérature populaire, qui ne l’a jamais quitté. C’est le propre des autodidactes que de lire tout ce qui leur tombe sous la main. Il a grandi en lisant. Dans la rue. C’était un mec sanguin, qui avait une culture de la rue et n’hésitait pas à faire le coup de poing, si nécessaire. Et il lisait aussi beaucoup. »

La renaissance de la maison Losfeld

« Quant à moi, toujours au rayon de la littérature populaire, j’ai réédité un ouvrage méconnu de Ponson du Terrail, La Baronne trépassée, et Les Aventures merveilleuses mais authentiques du capitaine Corcoran d’Alfred Assolant, qui m’avait fait bien rire quand j’étais jeune, et qui a d’ailleurs bien marché, car il est d’une modernité absolue pour un roman d’aventure. Mais ce genre semble éteint, hormis quelque tentatives comme celle de Dan Franck et Jean Vautrin, assez réussie. Je ne reçois jamais de manuscrit de ce registre, à de très rares exceptions près. Michel Quint m’a récemment donné en lecture un mélo total très réussi, mais force est de constater que les différents

genres de la littérature populaire se sont mieux maintenus dans les pays anglo-saxons, qui ont accès à un plus vaste public. En France, les auteurs ne s’y intéressent plus guère et les rares tentatives semblent quelque peu artificielles.

L’expérience en Italie des livres à mille lires m’avait donné envie d’imiter cet exemple pour renouer précisément avec la littérature populaire. J’aurai voulu pouvoir les vendre dans le métro et les gares, pour participer au dynamisme du voyage, tout en “feuilletonnant”. Cela n’a pas abouti. Il y a eu récemment une tentative du même ordre - des distributeurs automatiques de livres bon marché dans le métro – mais sans lendemain…

Le succès ne vient pas parce qu’on fait un livre court. C’est une aberration de penser ça. Le texte court n’est certes pas une innovation récente. Tous les éditeurs, pourtant, s’y engouffrent de nos jours. Il est vrai qu’Effroyables Jardins de Michel Quint, que j’ai édité, a constitué un précédent en la matière, davantage que les fragments de vie minimalistes à la Delerm qui ne se situent pas dans l’instant romanesque. C’est un texte de 60 pages, une nouvelle en un seul volume, qui a atteint des chiffres de vente inespérés.

Ombres, Le temps qu’il fait, par exemple, n’ont guère connu de succès de librairie, alors que ces maisons d’édition publient surtout des textes courts – souvent d’excellente qualité –, même si la formule permet de faire connaître à un plus grand nombre des textes réputés difficiles comme ceux de Pavese ou Kleist chez Mille et une Nuits, ou Malévitch chez Allia. Effroyables Jardins est resté un an et demi dans mes tiroirs. Je ne savais pas comment l’éditer. Il était trop court pour être publié en grand format. Entre-temps, j’ai créé une collection de poche, Arcanes, ce qui m’a permis d’en faire un petit volume. Le tirage initial était de 3000 exemplaires, alors que je n’ignorais rien des qualités de ce texte. Je savais seulement que c’était une nouvelle formidable qui pouvait déclencher quelque chose mais j’avais les plus grands doutes quant à son succès commercial… Car ça faisait 15 ans que je publiais les textes de Quint, qui se vendaient à quelques centaines d’exemplaires par titre.

Il n’y a d’ailleurs pas eu d’effort de promotion spécial, si ce n’est qu’il paraît que je l’ai présenté aux représentants avec un enthousiasme et une émotion tels que cela les a incités à le lire et à le “pousser”. Comme il s’agissait d’un texte court j’ai pu envoyer des photocopies intégrales à tous les représentants. Le succès est donc venu de la présence en librairie et du bouche-à-oreille, quelque articles de presse ont fait le reste. Quand il y a du succès, tous les journaux volent au secours de la victoire.

J’avais voulu croire dès le départ que la qualité de l’œuvre de Quint allait provoquer la reconnaissance du public. Cela a pris quinze ans. J’étais convaincue que cela finirait par arriver, même si cela n’arrive parfois jamais ou alors à titre posthume… C’est son premier texte court… »

Albert Cossery

« Quand je l’ai réédité, il était tombé dans l’oubli. Seuls deux titres de lui étaient encore disponibles (Mendiants et Orgueilleux et Les Fainéants dans la vallée fertile), mais ils n’étaient plus exploités. Je l’ai rencontré au Flore : ça s’est fait en trois minutes. Gallimard avait perdu les droit en décidant de ne plus exploiter les titres de Cossery. Il avait récupéré ces droits et m’a demandé 5000 francs par titre. Le succès commercial de mes rééditions n’a pas été immédiat. Mais on peut parler d’un succès d’estime auprès des libraires. Quand ils ont vu que j’étais partie pour rééditer l’ensemble de l’œuvre d’Albert, ils m’ont encouragée et beaucoup aidée, ainsi qu’un petit noyau de

critiques littéraires qui connaissaient les livres de Cossery et reconnaissaient sa place dans la littérature du xxe siècle. J’ai commencé à le rééditer en 1986, puis il a eu le prix de la Francophonie. Le succès est venu, vraiment, en 94 quand Albert, à mon grand étonnement, a accepté de se rendre à l’émission de télévision Nulle part ailleurs. L’un des collaborateurs d’Antoine de Caunes qui adorait Albert lui a fait connaître ses livres. De Caunes a eu le coup de foudre et a décidé de le rendre plus populaire. Ce qui était logique puisque c’est effectivement de la littérature populaire dans tous les sens du terme, quoique échappant à toutes les modes. Albert a accepté de passer à la télé, mais il ne voulait pas passer la soupe à d’autres écrivains : “Je suis trop bien élevé pour les insulter comme ils le méritent donc je veux être seul sur le plateau…” Il avait 79 ans (il en a 86 aujourd’hui.)

Son dernier livre, Les Couleurs de l’infamie, a eu du succès. J’y ai contribué je crois, par mon obstination depuis seize ans à publier et à republier Cossery, à ne jamais laisser un de ses  livres indisponible, quels que soient les chiffres de vente ; pour moi c’est un auteur du fonds. C’est le seul mérite d’une maison d’édition de cette taille, suivre les auteurs. Lui-même ne soignait guère sa publicité. Mais il s’y prête désormais, en disant que c’est pour moi qu’il veut bien répondre aux questions de “ces connards de journalistes”. La presse et le journalisme, d’effroyables impostures à ses yeux, ne lui inspirent a priori que de la répugnance. Il a parfois été sollicité mais en vain et il ne donnait, jusqu’à récemment, pas d’interviews. Je l’ai vu rentrer dans le lard de certains journalistes qui lui posaient des questions connes et il ne manquait pas de leur dire qu’il trouvait leurs questions connes… Je l’ai vu rembarrer des journalistes qui n’avaient pas lu son œuvre, qui venaient juste pour le voir, qui ne s’intéressaient qu’à son personnage, au folklore – le pharaon du 6 e arrondissement et toutes ces balivernes. Il n’a rien perdu de son intransigeance mais s’est mis en tête de me rendre service. Il avait mieux à faire auparavant, à l’en croire : “Avant je m’intéressais essentiellement à ma vie amoureuse, m’a-t-il dit, mais comme elle est moins remplie qu’elle ne l’a été, je veux bien t’accompagner dans les librairies…” »

Sur l'édition

« Je publie beaucoup d’auteurs anglo-saxons. Mais je n’ai pas eu de gros succès dans ce domaine : un auteur comme Liam O’Flaherty ne dépasse pas les 3000 exemplaires. Walter de la Mare, un classique aussi pourtant, 4000 exemplaires. Je publie Janet Frame (Un ange à ma table, porté à l’écran par Jeanne Campion) : c’est délirant, très surréalisant ; ce n’est pas un succès faramineux, mais j’ai édité six de ses ouvrages et je continuerai de la publier malgré tout. La littérature anglo-saxonne est la plus représentative de ce que j’ai envie de publier, de ma ligne éditoriale.

A ce sujet, mon père disait, pour définir sa ligne éditoriale : “je suis un éditeur surréaliste”, peut-être pas l’éditeur des surréalistes, mais avec une attitude surréaliste qui explique le choix de l’érotisme, en raison de son pouvoir de subversion à l’époque, et l’ouverture aux autres genres qui répondaient aux exigences surréalistes : changer tout, lâcher tout. La ligne éditoriale de mon père était la subversion surréaliste tout simplement. Quant à moi, je dois constater qu’on n’est plus dans ce combat-là ; il est difficile de nos jours, dans le domaine de l’édition, de trouver des choses contre lesquelles se battre. En tout état de cause, les enjeux sont moins culturels qu’ils ne l’étaient du temps de mon père et les combats culturels sont moins politisés. Mais je dirais que cet héritage du surréalisme se retrouve dans ma ligne éditoriale qui n’est autre que l’inquiétante étrangeté, avec toutes les connotations que cela peut avoir : le dépassement des normalités, pour l’appliquer sans doute à mes propres questionnements intérieurs… C’est l’inverse des démarches éditoriales dominantes qui ne cherchent qu’à flatter le goût du public, à grand renfort de marketing.

Losfeld dépend d’un petit groupe, Mango. Mais je suis 100 % indépendante au sein de ce groupe. C’était la condition sine qua non à notre association. Ma seule contrainte, c’est de ne pas faire perdre trop d’argent à ce groupe. Tant qu’il y a équilibre financier, je crois que cet arrangement ne sera pas remis en question. Et je suis restée propriétaire légale de mon nom. Car il ne m’appartient pas de disposer de mon nom. Quand mon père est mort, cela a été un choc total, j’avais 26 ans, je ne me destinais pas forcément à l’édition, je n’avais pas eu jusque-là envie de marcher dans les traces de mon père, je me destinais au cinéma, la deuxième de mes passions, plus précisément au métier de monteuse. Quand j’ai décidé de poursuivre la maison de mon père, c’est parce qu’il me l’a demandé. Il m’a dit : “Je souhaiterais vraiment que tu continues cette maison d’édition.” Donc, le nom Losfeld, je me refuse à le vendre.

Au début j’étais indépendante, mais la formule n’était pas viable, par manque de capital. J’ai commis une petite erreur : j’ai cédé à l’appel des sirènes, pour des raisons de diffusion. Payot Rivages m’a fait une proposition, et comme je commençais à avoir un peu de succès, le problème de la diffusion était crucial pour moi. Je n’aurais jamais dû accepter de m’associer avec Payot Rivages, avec qui je ne me suis pas du tout entendue. Et j’ai été éjectée au bout de huit mois. Puis je me suis tournée vers Mango, un petit groupe, qui me permet d’avoir moins de rapports avec les banquiers. Mais je regrette bien sûr mon indépendance perdue.

Je ne fais pas d’études de marché, je ne me fie qu’à mon jugement, à ma conviction… Là où tout le monde s’engouffre, je n’ai pas envie de m’engouffrer… J’ai envie d’explorer des continents obscurs. Rien n’est plus casse-gueule que le marketing en matière de littérature. Ce ne peut être un garant de succès durable.

La floraison des petits éditeurs ne m’inquiète pas. Ce ne sont pas eux qui encombrent les rayons des libraires mais bien la surproduction des gros. Je n’envahis guère les rayons moi-même. Deux livres par mois tout au plus…

J’ai toujours pensé que la petite édition, c’est la seule façon de renouveler la richesse culturelle d’un pays. C’est chez les petits éditeurs qu’on trouvent généralement les textes les plus remarquables, et cela tient à leur démarche même. A long terme, les seules qui ne disparaîtront pas seront les petites

maisons, dans leur ensemble – même si elles sont nombreuses à dépérir – parce qu’il s’en crée sans cesse et parce qu’elles ne sont justement pas autant soumises au principe de rentabilité mais reflètent la passion et la personnalité de l’éditeur. C’est pourquoi je préfère fréquenter les petits éditeurs que les cadres dirigeants des grosses maisons, obnubilés par le taux de rentabilité. Je les vois de loin, mais ils ne me connaissent pas. A priori ça ne m’intéresse pas du tout de rencontrer ces gens en tant qu’éditeurs. J’ai l’impression de connaître par cœur ce qu’ils vont me dire et ça me fait chier… Pour travailler dans l’édition, il faut avoir la passion de la lecture et de l’écrit, tant il y a de corvées, de tâches bureaucratiques rebutantes, d’obstacles et d’incertitudes… »
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