|
ViaLibre5 à la rencontre d'univers en liberté |
|
|
|
|
|
Entrevue
|
||
Il faisait gris ce samedi-là sur la Place des Innocents, qui est devenue un haut lieu de la contestation à Paris. Les places étaient chères ; il y avait les Chinois du « Fula-Dong », très nombreux, les Kurdes avec les photos, le comité pour la manif du 23 Mars en soutien de la Palestine, et les « Femmes en noir », que je venais retrouver au même temps que Nathalie Magnan. Nat est une « militante » du Cyberfemminisme, d'ailleurs elle traduit en ce moment Cyborg Manifesto de Donna Haraway.
Ben, c'est pire que ça, le texte est paru dans une revue semi-universitaire un peu obscure Futur antérieur, qui au début des années 90 avait bien compris qu'il se passait quelque chose du côté des filles. Mais le comité de rédaction de l'époque, peu informé des questions de féminisme, n'a pas fait l'effort de comprendre pourquoi ce texte avait besoin d'une traduction attentive... et donc il y a eu cette première traduction, qui en soi est déjà héroïque, mais sur laquelle il n'y a pas eu de regard croisé... dans un numéro avec quelque autre texte sur les nouvelles mouvances théoriques aux USA. J'ai eu l'impression qu'ils l'ont collé comme ça, vite fait, parce qu'il fallait quelque chose du côté des filles. Le problème n'est pas là, il n'y a pas eu un vrai intérêt pour les nouvelles théories féministes qui mettent en discussion la science, comme vision totalisante, et au même temps incluent la connaissance scientifique comme nécessité pour un développement de la lutte pour un « autre monde ». C'est une vision utopique, mais aussi une réflexion politique très réelle, responsable, où l'on ne part plus de la position de victime comme point de vue objectif, une politique de la fin des innocences, qui prend aussi en compte le plaisir et les contradictions. Je dirais que depuis les années 80 le féminisme français s'est entièrement replié sur une forme d'intégration dans l'État (devenu socialiste), ou ses structures. Toute la curiosité et l'élan des années 70 étaient finis, donc ce qui se passait ailleurs n'a pas pénétré. Au contraire la culture postmoderne française a profondement marqué Donna (qui en plus a été l'élève de G. Canguilhem), ou Rosi Braidotti, ou encore d'autres.
Je ne sais pas si je définirais la situation comme ceci, mais quand je suis revenu des États Unis après 12 ans, j'ai trouvé le climat assez morne, comme lobotomisé. Comme lesbienne je me suis retrouvé à travailler avec des hommes de la vieille gauche, qui, je pense, n'avaient jamais vu des lesbiennes tendance queer nation, une femme pour qui la préférence sexuelle, loin d'être « un douloureux problème », était (et est toujours) un plaisir épanouissant. C'était l'époque de la guerre du Golfe, nous avons rapidement formé un groupe de travailleurs des médias, acteurs culturels, enseignants, journalistes, artistes, militants : « Canal déchaîné ». Nous avons réalisé un document qui était une déconstruction à chaud, chronique au jour le jour, remonté plusieurs fois, périodiquement. Ce document démontrait la médiatisation de cette guerre, et une série d'interviews avec des intellectuels français, tachant de comprendre collectivement ce qui était en train de se passer sur nos écrans (ce que les médias militants aux USA savaient depuis l'invasion des Grenadines, l'invasion de Panama, et avaient fait et diffusé avant le 15 janvier). Dans ce groupe seul les hommes avaient vraiment parole décisionnaire et autorité : qu'une femme parle prouvait sa provenance extraterrestre. Donc je dirais que tout le mouvement féministe était touché par l'engrenage du pouvoir : manque d'intérêt, repli sur soi, ou pire rapide intégration. En plus c'étaient les années SIDA, de plus en plus d'homos mouraient chaque jour, d'ailleurs plus en France que dans d'autre pays européens. Bref c'était une sale période... qui a duré très longtemps. La seule note intéressante et importante pour le mouvement, pour tous les mouvements a été la création de Act-Up, avec sa conception du corps comme élément de/et politique, avec sa conception de l'utilisation des médias. À cette époque un appel de Act-Up équivalait à des centaines et centaines de présences.
Moi, je continuais mon chemin, en 95 j'ai réalisé un document pour C +, qui a été diffusé lors de la nuit gay, soirée thématique comme C + en faisait. J'avais eu pour la première fois dans ma vie de vrai moyens techniques, mon expérience avec les festivals de films gays et lesbiens aux USA (LA, San Francisco) m'avait donné une très bonne connaissance des archives, quelques interviews plus tard j'avais réalisé un document sur la représentation des lesbiennes, par ou « sur » les lesbiennes : j'en ai fait un montage heureux, ironique sur la représentation. Une première à la TV française. J'oubliais qu'en 94 j'avais mis en place avec d'autres le festival de film gay et lesbian au Centre Américain. « Go Fish », un célèbre film de lesbienne, a été le premier film à faire salle comble dans ce lieu tout neuf ! L'année d'après, 95, c'était l'époque des grandes grèves : le pays est sorti de sa torpeur, de son immobilisme... à cause des grèves des transports... ! Enfin en 99, les « Chiennes de garde » sont apparues, j'ai fait le site, avec une optique : voir s'il existait encore des féministes en France, créer un lieu de chronique du sexisme au quotidien (ça pouvait pas faire de mal, et ça permettait aux « Chiennes de garde » d'avoir une présence sur le web). Moi, je voulais surtout un lieu de débat, afin de sortir de l'enfermement dans lequel les restes d'un féminisme flamboyant, maintenant décrépis, se maintenait. Je suis donc la webmistress de ce site, le succès du forum a été tel, qu'il a fallu rapidement trouver de l'aide. Du forum sont sorties des forces jeunes, fun qui en voulait, et nous sommes maintenant une douzaine, dont 6 modèrent le forum quotidiennement. Aujourd'hui je vois que certaines actions sont menées à bien, mais je me questionne très largement sur le manque de maturité politique et surtout de stratégie pertinente... C'est là ou on en est, il faut être patiente... pas sûr que je le sois trop... pas simple...
Mutante, sûrement. Je dirais comme Donna que je me perçois comme changeante, pas seulement en mouvement... je ne sais pas ce que je serais demain... |