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ViaLibre5 à la rencontre d'univers en liberté |
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Auteur : Denis Humbert Date : 4 juillet 2002 Thème : "Un lien peut en cacher un autre" |
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Le
lien de la Hyène - Vous la voyez, docteur ? Ici, tout le monde m'appelle docteur. C'est ainsi depuis que je suis arrivé. Je n'y vois pas d'inconvénient. Pas encore, en tout cas. - Vous la voyez, docteur ? Ce type m'énerve. Ne me demandez pas pourquoi. Raoul... Son prénom seul suffirait à m'indisposer. Ne me demandez pas pourquoi. Je dois avouer cependant que quiconque connaîtrait un tant soit peu les six derniers mois de mon existence comprendrait qu'il ne puisse en être autrement. - Alors ? Vous la voyez ? - Non. M'entends-je lui répondre avec un petit grincement au fond de la gorge qui m'interdit momentanément de me montrer plus loquace. "Non". Arrange-toi avec ça. - là-bas, à onze heures, derrière le bosquet !... A onze heures !... Crétin. Quel besoin a-t-il de s'exprimer comme un sous officier de l'aéronavale. Quoi qu'il en soit, je ne vois rien. J'ai beau tourner la molette des jumelles, je ne vois rien. Les indigènes sont affalés dans les herbes hautes. Certains somnolent dans des positions qui pourraient faire penser qu'ils ont été fauchés en pleine course. Esclaves... Les larbins de Raoul... Comment peut-on subir ainsi la loi d'un rouquin maigrichon en short kaki ? Quels liens étranges ont pu se tisser entre les descendants d'un peuple de guerriers superbes et ce cadre piètrement reconverti d'une force de vente escroqueuse de ménagères, au demeurant crédules et consentantes. Je ne saurais le dire. Mais je ne suis pas venu ici pour refaire le monde. que l'Afrique se débrouille. Je ne peux rien pour elle. Je crains d'ailleurs que ce ne soit réciproque. Et pourtant ! J'avais ressenti comme un frémissement d'espoir ; un soupçon d'excitation positive lorsque, du haut de la passerelle, j'avais plongé sans retenue dans la touffeur tropicale. Le coassement des crapauds buffles avait encore renforcé cette impression. J'y avais cru. Ce voyage, c'était le salut. J'étais venu ici parce que... Parce que quoi ? En fait je ne sais plus très bien. Du moins ai-je trop peur de le savoir pour tenter de le formuler clairement. Ce n'était pas une bonne idée. J'en suis sûr maintenant. Je n'aurais pas dû... ... Et puis soudain, je la vois. Dans le tremblement de l'air surchauffé, elle vient de bouger. Salope !.. Elle s'étire dans l'ombre des arbustes. Elle tend le dos et se cambre avec une lenteur qu'on croirait étudiée. Je la suis des yeux alors qu'elle esquisse quelques pas autour d'un tronc chétif. Elle ne nous a pas repérés ; pas encore. L'odeur lourde qui monte de cette demi-carcasse de gnou l'empêche de nous sentir. Et même si Raoul est un con il connaît quand même quelques unes des ruses qui caractérisent un véritable guide de chasse. Je n'ai aucune notion me permettant de discerner les effets, bénéfiques ou non, du crottin de zèbre sur la peau d'un ressortissant helvétique, mais je dois avouer que cela me semble un camouflage olfactif de bon aloi. Elle poursuit son manège. Avec une nonchalance d'épouse de notable, elle se lèche le flanc gauche. Et puis le droit. Je distingue sa langue violette qui lisse le poil avec lenteur. Méticuleuse. Elle a la conscience tranquille pour une tueuse. J'en connais d'autres... - Elle est belle, n'est-ce pas docteur ? Qu'est-ce qu'il y connaît, l'imbécile ? Que peut-il y comprendre ? Ce n'est pas possible. Il se paye ma tête. Le voile rouge revient. Comme d'habitude. De plus en plus souvent ces derniers temps. Très vite, comme c'était prévisible, l'image de Françoise se superpose à la silhouette vacillante et lointaine. Est-ce la chaleur suffocante ou le souvenir qui m'accable ? Le souffle sec de l'harmattan qui court sur la savane ? Cette sensation effroyable de mon crâne qui enfle sans limite sous la coiffe du chapeau de brousse ?... Je ne saurais dire. Elle est là. Je ne vois plus qu'elle. Elle, grossie dix fois, dans la redoutable netteté des lentilles de fabrication allemande. Elle est là. Elles sont là. Elle. La bête. Elle et puis Françoise. La hyène. La belle et la hyène. Les hyènes... La hyène et la chienne. Retiens ma haine, chienne, rejoins la hyène... La mienne, la tienne, Maliens-Maliennes, je tiens la mienne, mon lien, ma hyène ! Le lien d'où vient ma haine. Celle qui m'aliène. Etreins ma main et prends la mienne. La hyène est ici et c'est la mienne... Au secours, les Aliens. Je les vois. Ils reviennent... - Quelque chose qui ne va pas, docteur ? - Hein ? Pardon ?... non, non, juste un peu de palu peut-être... Ne vous inquiétez pas. Ca va passer. Les blacks se sont réveillés. Leurs dents immaculées me regardent. Je n'ai pas de honte.
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