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à la rencontre d'univers

en liberté


Festival Ecrivénement

Auteur: Denis Humbert

Thème : "Rodrigue, as-tu du lien ?"

Date: 5 juillet 2002

L'adieu aux corneilles

La ville est chaude malgré l'heure matinale. Peu de risque d'orages, à peine de désespoir. Des effluves d'ail stagnent dans les ruelles. Un patelin comme tant d'autres. Consonne, voyelle, consonne, consonne, voyelle, consonne. Six lettres... Pas mieux. Pas pire non plus. Pas pire ?... papier bitte... Mais personne ne m'a demandé mes papiers à la descente de l'autocar. Un patelin comme un autre, un jour de marché. Des petites vieilles, des paniers de lapins et de volailles, du laurier et des tas de gousses alignées sur des bâches à même la poussière de la place. Un bourg ordinaire, avec des pierres et des corneilles. Un coin où on se sent pousser des racines... J'ai du temps devant moi. Je regarde les noirs volatiles rassemblés sur un toit. Je ne crois pas aux mauvais présages. Si j'en compte treize, plus un albinos, je m'arrache. Non. J'ai le temps. J'aime bien arriver en avance. Une règle d'or qui m'a sauvé la vie bien des fois, dans le passé. Je déambule, je flâne, je bouge. C'est dans le mouvement et la foule que je réussirai sans doute à me dissimuler. Je croise des autochtones. Ils ne me prêtent aucune attention. Couleur locale. C'est ce que j'espère. Je me coule dans le flot. Invisible. Combien sont-ils ? Cinq cents ? Cinq mille, peut-être, en approchant du port... Non, je déconne ; il est loin l'océan. Il n'y a rien qui danse au fond de cette Golf claire. Rien qu'une fille aux yeux surmaquillés de tragédienne qui s'éloigne en faisant bouffer sa chevelure. L'éclair de son bras blanc le long de la portière. Ce bras qui tant de fois... "Dis, quand reviendras-tu, dis, au moins le sais-tu ?"... Ce n'est pas "elle". Elle m'a donné rendez-vous à onze heures. J'aurais préféré l'obscure clarté qui tombe des étoiles. Mais c'est elle qui distribue. Onze heures. Près du pont. Lequel ? Devant une boutique : "Les faveurs du pays". Onze heures. Elle aura une robe bleue et une queue de cheval nouée par un lien rouge. Excusez-moi, vous voulez dire un chouchou ? un ruban ? Un bandana ?... Elle avait raccroché. Arrange-toi avec ça. Un truc rouge dans les cheveux...

Je simule la nonchalance en frôlant des corps impatients tendus vers des projets d'une urgents et banale quotidienneté. Les indigènes vaquent. Savent-ils, ces ploucs, que je joue ma peau ? Se doutent-ils seulement de la façon dont on traite les transfuges dans ce monde que leurs putains de télés n'osent même pas évoquer ?... Pendu par les pieds aux crochets de l'ancien abattoir. Acide dans le fondement et autres amusements. Lamelles de chair découpées au rasoir... Vous pouvez imaginer ça ? Et tant qu'à faire, ici, de l'ail sur les plaies... Pauvres nazes, si vous saviez !...

Calme-toi, Rod, calme-toi, lâche ton glaive...

Je suis venu un peu tôt, c'est certain. Je m'énerve, en dépit de cette patience légendaire, cette valeur qui sait encore attendre malgré le nombre des années...

Quelques minutes encore. Elle me remettra la disquette. Elle scellera définitivement le pacte que nous avons conclu il y a maintenant deux ans sur cette plage californienne... L'ultime trahison sans espoir de retour... Nos doigts se frôleront ainsi que nos regards. J'essaierai de lui dire l'importance de ce don... L'avenir de Diègue reposera dans ma main. La vengeance assouvie aura le goût du métal...

Et puis je les vois, près du pont. Ils sont cinq. Aucun lien rouge n'égaie leurs cheveux ternes. Je pivote lentement sur moi-même, au ralenti... L'Autrichien se tient légèrement en retrait. Il cache une de ses mains sous le rabat de la veste de lin. L'élégant est à gauche. Il me sourit. Je vois briller le diamant à son oreille. Les deux autres crapules encadrent celle que j'ai longtemps appelé "Madame". Je les ai reconnus les premiers : le manouche à moustaches et l'ébouriffé. J'ai oublié par contre lequel me doit su blé. Aujourd'hui je sais que cela n'a plus beaucoup d'importance.

Nous sommes figés sous le soleil. Tout se passera très vite. Comme toujours. Les corneilles nous survolent, en partance vers le sud.

Salut les filles. Ne traîner pas trop, ça va chauffer dans le secteur.

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