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en liberté


Festival Ecrivénement

 

Auteur : Patrick Mosconi

Date : 6 juillet 2002

Thème : Lien des yeux, lien du cœur


Patrick MOSCONI , ici chez le photographe
PRESTIGE PHOTOS

Sauvages sont les roses aux yeux du singe solitaire

Il était une fois... dans une forêt du pays des volcans assagis... Il était une fois, un drôle de singe... Un singe charmant, malin et quelques peu voleur sur les bords. Il s’était évadé du zoo de Clermont et s’ennuyait ferme dans cette forêt sans singe ni banane. Alors pour se distraire, il jouait souvent avec ses yeux comme d’autres l’auraient fait avec des billes... Je reconnais que c’est un peu bizarre, mais c’est comme ça !

Ce jour-là, notre ami jonglait avec ses yeux, en les lançant en l’air, de plus en plus haut. Comme il n’y voyait rien, c’était plutôt difficile mais cela l’amusait beaucoup. Ses magnifiques yeux oranges s’élevaient dans le ciel et retombaient toujours dans ses mains.

Quel imbécile de macaque ! se dit une corneille en chasse qui volait par là et, après un vol en piqué, l’emplumée goba d’un coup de bec les deux yeux avant de s’éloigner à tire d’ailes.

Le singe, aussi vexé que triste d’avoir perdu aussi bêtement ses beaux yeux, se cognait aux arbres, butait contre les cailloux, tombait dans les fossés... Cela ne pouvait plus durer, il devait absolument trouver des yeux de rechange...

Soudain, il eut une idée : des fleurs ! oui, des fleurs... Des roses sauvages, plus précisément...

les roses sauvages font de bien jolis yeux, c’est bien connu ! Donc le singe, guidé par le parfum de rose sauvage, en cueille deux petites, les place dans ses orbites et hop ! voilà la lumière et les couleurs de la vie qui reviennent.

Sa joie fut de courte durée... Très vite, les roses sauvages se fanèrent, et déjà, il fallait les remplacer... Et en hiver, se dit-il, comment faire ? Il n’y a pas de fleurs en hiver... Il devait trouver de vrais yeux... Le lendemain, au détour d’un sentier, le singe rencontra un chasseur qui rentrait chez lui bredouille. Le chasseur portait des lunettes. Bof, se dit le singe, c’est toujours mieux que des roses sauvages qui se fanent trop vite.

- Monsieur le chasseur, dit-il, ne voyez-vous pas, là-bas, tous ces beaux lapins ?

- Hélas ! non, lui répondit le chasseur, mes yeux ne portent pas aussi loin.

- Si vous voulez, je vous prête les miens, proposa le singe, comme ça vous pourrez voir comment ces vauriens se moquent de votre vue basse...

Le chasseur hésitait, il connaissait la mauvaise réputation du singe...

De beaux lapins bien dodus, à ramener à la maison, insista le singe. C’est votre dame qui sera contente... et fière de vous !

L’idée de rentrer chez lui sa gibecière pleine l’emporta sur sa méfiance :

- D’accord, prête-les moi cinq petites minutes !

Et il confia ses yeux et ses lunettes au singe qui, en échange, lui refila ses deux roses sauvages usagées.

Pan ! Pan ! le lapin en fit les frais tandis que le singe s’éloignait dare dare... Que la vie est cruelle, n’est-ce pas...

Très vite, le chasseur se rendit compte qu’il s’était fait rouler : avec ses deux roses sauvages, maintenant fanées, il ne voyait plus rien. Aveugle comme l’enfant qui vient de naître, il pestait contre sa bêtise et la roublardise du singe et, de dépit, tira plusieurs coups de feu au hasard dans l’espoir de le tuer...

Une des balles s ‘éleva droit dans le ciel et atteignit un oiseau en plein vol. Blessé à mort, l’oiseau tomba aux pieds du chasseur. Au moins, je ne vais pas mourir de faim, se dit le chasseur qui croyait avoir touché un canard sauvage...

comme vous devez vous en douter, ce n’était pas un canard sauvage... mais une corneille, et plus précisément, la corneille voleuse... Sacré hasard, va !...

Le chasseur pluma la bestiole, la vida à l’aide de son couteau et, ô surprise, trouva deux yeux dans l’estomac. Les beaux yeux oranges du singe. Tout content, il les essaya : ça marchait ! Il avait retrouvé la vue, une très bonne vue, et plus besoin de lunettes ! Bingo !

Quelques jours plus tard, au bord de la rivière, le singe à lunettes et le chasseur se retrouvèrent nez à nez. De si près, que le singe reconnut le chasseur et ses beaux yeux oranges.

- S’il te plaît, Monsieur le chasseur, rends-moi mes yeux...

- Pas question !

- Sois gentil... tu vois bien que mon nez est trop petit... je ne les supporte pas, tes lunettes... Allez, on fait l’échange...

- Pas si bête ! répondit le chasseur. Tes yeux sont meilleurs que les miens. Je les garde !

Un sourire malicieux éclaira alors le visage du singe :

- Dis, ça ne te dérange pas de voir la vie avec les yeux d’un singe plutôt qu’avec ceux que tes parents t’ont donnés ?

- Encore un de tes trucs pour me berner... rigola le chasseur.

- Pas du tout lui assura le singe sérieux.

- Mon œil ! répliqua la chasseur avec assurance. Tu m’as eu une fois, mais pas deux !

(un court silence)

 

A ce stade de l’histoire, tout le monde s’attend à voir le singe, tout déconfit, s’éloigner, myope et solitaire, dans les profondeurs de la forêt avec, en guise d ‘épilogue, un commentaire moralisant, du genre : " A VOULOIR ETRE TROP MALIN , ON  RISQUE DE TOUT PERDRE. "

Et bien pas du tout, mes chers amis !

Car, contre toute attente, le singe fut soudain comme irradié de l’intérieur et un grand sourire, carrément humain - mieux, enfantin...-, éclaira sa bouille velue... Et, devant le chasseur ébahi, le singe jeta aux orties les lunettes, puis les yeux... avant d’aller cueillir les deux roses sauvages qu’il avait repérées.

- A choisir, expliqua-t-il au chasseur médusé, je préfère voir la vie avec une rose sauvage dans chaque œil, même si cela ne doit pas être facile tous les jours... Surtout en hiver...

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