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ViaLibre5 à la rencontre d'univers en liberté |
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Auteur : Annie Saumont Date : 4 juillet 2002 Thème : "Un lien peut en cacher un autre" |
![]() Annie SAUMONT au travail |
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Chambre Se répéter toute la journée je l'aime je l'aime je l'aime. N'avoir jamais connu un émoi si grand, un tel trouble ne rien pouvoir faire, mais bien sûr il faut "faire", plier le linge, passer l'aspirateur, s'occuper, recoudre les boutons, feuilleter un magazine, établir la liste des cadeaux qu'on achètera à Billom pour la famille ou peut-être même astiquer les cuivres, du Miror plein les doigts. Et puis traîner dans la chambre en pensant à cet homme, le premier qu'on aimait vraiment. Ceux d'avant on les reniait. Parce que. Cet homme vous avait souri. Parce qu'il avait gardé votre main dans la sienne un peu plus longtemps que la normale, mais qu'est-ce que c'est, la normale ? A partir de combien de temps une pression demain devient-elle un aveu ? Et le bébé qu'est-ce qu'il en pense ? Installé entre deux coussins, le biberon coincé en bonne position qui par moments lui échappe et il attend calmement, il a de l'appétit mais il n'est pas pressé, un bébé de rêve qui sait que sa maman n'a pas tout à fait fini de rêver. Oh mon chéri je ne t'abandonne pas. C'est seulement que je suis nerveuse, que j'ai besoin de m'agiter. Quand le bébé aura grandi il diront - ceux qui décident - que cet ado a dû souffrir d'un manque d'amour maternel ce qui expliquerait son instabilité ou son désintérêt pour l'étude ou sa passion pour la moto ou ses tendances homosexuelles. Diront n'importe quoi. Sûrement ce sera une erreur. Il est si accommodant si sage. De retour du bureau, l'époux, père du bébé. Il est gentil, attentionné. Il apporte un bouquet de roses, le dîner n'est pas prêt il soupire. Ma chérie, le petit a pleuré sans doute, et puis tu étais fatiguée, il dit qu'il comprend et qu'il va aider. Se noue un torchon autour de la taille. annonce qu'il lavera la salade. Quand la salade est égouttée, la sauce préparée il s'essuie les mains il les tend gentiment vers son épouse. Se retrouver les deux mains emprisonnées dans celles du mari et penser à un autre homme. A d'autres mains. Pressantes. Se répéter - Non, déjà dit. Répéter, oui. Que le mariage ça ne sert à rien, ça n'apporte aucun soutien. Ce qui calme, qui rassure est de sentir à nouveau la chaleur de ces mains-là qu'on a rencontré jadis, qui un jour vous ont touchée. Juste après l'annonce du bébé que soudain on ne voulait plus. Pourtant un bébé c'est doux c'est charmant, celui-là ne pleure jamais, il recevra ce qu'on veut bien lui donner il fait a-reu il sourit. On lui prépare son biberon on le cale dans sa chaise haute, on cale le biberon aussi, oui sur la tablette, le biberon dressé entre un exemplaire de La Divine Comédie et un manuel des bonnes manières une cordelette fixant le tout, ça tient, un lien peut en cacher un autre, regardez comme il est adroit ce petit il boit tout seul - ce qui compte c'est la qualité du lait ( nutricial, gallia au bifidus), il se débrouille. Parce qu'on a besoin de rester les mains libres pour l'homme aux grandes mains fortes qui est entré ce matin dans la maison après le départ du mari qui a dit, Me voilà. Qui a dit, Oh mon amour. N'a pas demandé d'ou sort ait ce bébé (un neveu, le fils d'une copine un nourrisson qu'on garde pour la journée sa mère vaquant à ses affaires, en visite ou en voyage). Les mains de cet homme. Comment résister. A-reu dit le bébé. Si son biberon lui échappe il se montrera patient, compréhensif. Un bébé ça n'a pas besoin qu'on lui explique. C'est très sensible et délicat non il n'a plus soif, on le redresse un peu dans sa chaise, vite, ton rot mon chéri. Le bébé est à présent dans son parc, tout au fond du séjour où sans doute il s'emploie à inventer des mondes. Dans la chambre. Robe froissée fripée traînant sur le sol, soutien-gorge accroché au dossier de la chaise, petite culotte lancée au vol sur la commode. Pantalon de l'homme sous la table. Les mains de l'homme (lentes d'abord et ouis ardentes et puis violentes) pressent des seins d'où ne sort plus la moindre goutte de lait. On essaiera Guigoz deuxième âge. L'homme s'enfonce dans ce ventre offert qui a été si longtemps l'abri du bébé, son refuge. Le bébé sourit et gazouille. Après le coït vient le moment d'apaiser les consciences, de se livrer au jeu des pronostics : le bébé sera plus tard un très saint monsieur le curé écoutant s'égrener les péchés de ses ouailles au fond d'un confessionnal. Pardonnant (j'ai forniqué). Allez et nz péchez plus, distribuant de modestes pénitences. Un pater et un ave. Horreur. Ou bien. Le bébé deviendra un professeur attentif et généreux, dévoué à ses élèves, toujours prêt à faire profiter de sa sagesse et de sa science ceux qui lui ont été confiés. C'est mieux. Ou encore : Un travailleur social, un animateur de quartier qui aidera les enfants perdus à retrouver leur chemin. Ou un psy qui se chargera d'apaiser leurs obsessions, leurs inquiétudes. Mais non, puisqu'à quinze ans ce bébé devenu grand, ce jeunes adolescent soudain révolté choisira la délinque. Les voies du seigneur sont impénétrables.
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