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Auteur : Annie Saumont Date : 6 juillet 2002 Thème : "Plus le lien se tend plus il se relâche" |
![]() Annie SAUMONT au travail |
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Nuages A douze ans j’ai vu des étoiles en plein jour. On m’a dressé mon thème astral et je n’y comprenais pas grand chose. A treize ans on m’a offert des tarots c’était drôle. Et puis j’ai eu un flash. Un flash vous savez ce que c’est ? Soudain on voit, comme en un éclair. Flash. Un mot anglais. Le sens a dû varier un peu en passant dans notre langue. Je ne suis pas sûre, en classe j’ai fait allemand-italien. Une évidence qui brusquement s’impose. Un éblouissement. J’ai toujours eu des flashs. On s’écrie Ah. Toute la famille vous regarde les yeux ronds. Clara qui a quatre ans et doit apprendre à prononcer les r demande, Qu’est-ce qui t’a hive ? Et Marjolaine s’inquiète (elle est tendre), Tu t’es pincé les doigts ? Un flash. Un avion qui s’écrase contre une colline. Le bruit. Et un hurlement. Après ça le silence. Encore après il y a eu les sanglots de Ludovic qui tenait dans la main droite le fuselage gondolé et dans la main gauche l’aile cassée de l’avion. Il avait mis des heures à le fabriquer. Avait connu des ennuis. La colle ne séchait pas. Le caoutchouc de l’hélice se rompait quand on le tordait. Plus le lien s’étend plus il se relâche. Quel travail. Ludo devenu grand riait de tout ce temps passé (perdu ?) en bricolage et disait que dans son enfance personne n’avait jamais douté qu’il exercerait un métier manuel. Tant d’heures à découper, assembler, ajuster. Et pour finir le voilà qui avait choisi l’immobilier, démarchant, visitant et faisant visiter puis, monté en grade, expliquant aux vendeurs attentifs qu’il leur faudrait se plier aux directives ministérielles (loi du - sur la nécessité de traquer le plomb et l’amiante, loi sur la surface et le volume si les acheteurs ont l’intention de louer, loi fixant un confort minimal, établissait le respect des règles de copropriété. Ludo au volant de son Opel et dans son costume sur mesure fonçant d’une agence à l’autre, responsable à cent pour cent d’un consortium immobilier. J’ai eu un flash. Non Ludovic, cette fille n’est pas ce qu’il te faut. Elle a un réel talent pour le commerce pour la tchatche avec les clients mais son cœur est dur, elle ne sera pas fidèle. Il a ri, il a dit, Qu’est-ce que tu en sais ? J’ai secoué la tête. Il l’aimait. Il s’est obstiné et moi j’ai tenté d’oublier mon flash jusqu’au jour où Ludo m’a confié que j’avais raison, cette fille n’était pas son genre et j’ai dit d’un ton raisonnable que ce n’était pas la raison qui m’avait guidée mais une vision. Je ne lui ai pas demandé ce qu’il reprochait soudain à Sabrinelle qui est jolie et s’habille bien. Mon intuition ne m’avait pas trompée. Un flash, on peut s’y fier. Pourtant ce flash ne m’avertissait pas qu’une semaine plus tard Ludo et Sabrinelle se réconcilieraient. Ludo est parti à Berlin. Il a dit, Je prend l’avion. Quand il était petit Ludo rêvait d’aéroplanes en modèle réduit, n’osant même pas rêver d’un voyage aérien. Maintenant il prend l’avion comme on prend l’autobus. J’ai eu un flash. J’ai vu cette aimable hôtesse apporter à Ludo son repas sur un plateau. J’ai vu Ludo goûter le poulet au gingembre et retourner dans la sauce un morceau de viande pâlichonne avec la fourchette en plastique. Puis il a dit ; J’aimerai un verre de vin rouge. Non. Soyons honnête. Je n’ai pas vraiment vu. Pas le verre. Seulement du rouge. Je l’avoue, un flash s’interprète. Ca part de quelque chose de vague, une couleur, une forme incertaine. On s’emploie à lui attribuer un sens. le rouge descendait (dans le verre ou quoi ?). s’étalait à terre (un verre renversé ?). ca coulait. Ludo baignait en plein liquide rouge. Je ne m’en sortais pas. Après il y a eu la photo dans le journal. L’avion écrasé au pied d’une colline. J’ai remonté le cours de l’histoire. J’ai classé mes flashes. Ludovic avait été convié à une journée d’études L’immobilier européen. Incitations fiscales et rentabilité. Il a pris l’avion à Roissy. J’ai vu le petit Ludo courant, son avion à la main, bras levé cherchant le bon angle pour lancer l’engin, puis tenant l’avion brisé, déclarant d’un ton sans réplique, J’étais dedans je suis mort. J’ai vu Ludo brandissant les morceaux de l’appareil. Non ce n’était pas un flash. Plutôt un souvenir d’enfance, de notre enfance, à Ludo et à moi. Quand nous jouions tous les deux, juste comme auraient pu le faire un frère et une sœur du même âge, refusant de se mêler aux jeux des autres gosses du quartier. Et je me suis dit que ces engins ça tombe. J’ai eu la gorge serrée et un poids sur la poitrine. J’ai appelé Air-France. On m’a demandé si j’avais de la famille dans l’avion. Tout de suite ils ont su de quel avion il s’agissait. J’ai dit non. Mais. On ne m’a rien laissé ajouter. On m’a dit qu’on ne donnait pas ce genre d’informations au téléphone. Pas ce genre d’informations. Les médias en ont beaucoup parlé. Le premier jour cette photo en pleine page. Et puis des explications. Du moins des tentatives. Brouillard. Pas ou très peu de visibilité. Marjolaine s’étonne, Pourquoi il vient plus mon parrain ? A chaque coup de sonnette Clara prétend encore, C’est Ludo qui a hive. Il
avait emprunté des dossiers importants. Sabrinelle a dû tout
reconstituer. Son nouveau mec l’a bien aidée. |
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