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Auteur : Michel C. Thomas Date : 4 juillet 2002 Thème : "Un lien peut en cacher un autre" |
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La
corde au cou "Un lien peut en cacher un autre". On dit ça, pour se consoler, quand on est plus assuré de voir passer des trains ou bien qu'on redoute de rester vieille fille ou vieux garçon.
Dès le commencement ... bien sûr qu'il y a un commencement naïfs que vous êtes ! Dès le commencement, Emilie a pris de l'ascendant sur Firmin. Dans le couloir de l'école, toujours froid, le couloir, avec l'escalier qui conduit à l'appartement de la maîtresse ... C'est un temps où l'on dit encore "la maîtresse " ... l'escalier et la grande porte de bois, vitrée, qui donne sur les champs, la liberté... Si l'on veut bien admettre que la liberté puisse être champêtre, bucolique un peu. A midi, à cinq heures de l'après-midi, les élèves quittaient leurs pantoufles pour reprendre leurs chaussures. C'était un temps où l'on se déchaussait pour apprendre le calcul, l'usage des mot et des leçons de chose... Francis Ponge n'était pas encore vieux. Firmin avait longtemps porté des sabots, des galoches. Un jour, sa mère, qui aimait son enfant plus que tout au monde... Les mères sont toutes comme ça, elles aiment leur enfant, etc. Sa mère lui offrit des souliers à lacets. Pour qu'il soit comme les autres enfants, à égalité avec eux, moins paysan, moins paysan des pieds en tout cas. Elle laçait les souliers de son enfant. Je ne serre pas trop ? Ils ne te font pas mal au moins ? Il s'en allait à l'école le dos ployé, comme les paysans en prennent très tôt le pli. Tiens-toi droit, disait la mère. A midi, à cinq heures, Emilie, bonne âme, laçait les souliers de Firmin, après les siens. Avec un peu de condescendance, elle s'exerçait à la pédagogie, selon l'exemple de la maîtresse. Tu prends les deux bouts, passe l'un sous l'autre et serre. Avec l'index tu appuies sur le noeud ... Mais vous savez lacer vos souliers, non ? Il y eut bientôt de l'amitié entre Emilie et Firmin, un sentiment de cette sorte, une amitié un peu en déséquilibre. Firmin avait appris à lacer ses souliers, mais il y avait tant de choses qu'il ne savait pas. Les liens si doux de l'amour lui coûtèrent de l'effort, exigèrent un nouvel apprentissage. Il fut amoureux et inquiet... Parce que vous, vous croyez à la sérénité de l'amour peut-être !? Emilie lui apprit les rudiments, fit des brouillons, Firmin recopiait en s'appliquant. C'était le bonheur débutant. Mais du bonheur : quelle femme ne souhaiterait qu'un homme la caresse comme savent caresser les femmes ? *** Emilie Deburenne, voulez-vous prendre pour époux ... On l'appellera Deburenne quoi que ce soit un peu anachronique. Firmin Durand, voulez-vous ... On l'appellera Durand parce que c'est un nom qui convient à tout le monde. Je vous déclare unis par les liens du mariage. La messe était dite, le bonheur programmé, deux vies déjà sous le joug. *** Les années passent, elles font leur métier. Maintenant nous sommes dans la modernité, ou la post-modernité pour les plus pressés. Emilie cherche dans les magazines féminins des recettes pour mettre un peu de piment dans la sexualité de leur couple. Les magazines féminins disent les choses de l'amour dans ce langage-là. Firmin est du bois dont on fait les flûtes. S'il faut jouer du pipeau, il apprendra. S'il faut du piment il est disposé à se brûler la gueule. Bas résille, talons aiguilles ou bottes cavalières, un loup sur les yeux, aux seins, aux lèvres, des colifichets d'or, culotte de soie fendue, au cou quelque chose de cloutée, façon Blaise Pascal ... Pour les accessoires. On attache sa partenaire aux barreaux en laiton du lit. Ecartelée, pieds et poings liés, offerte, esclave. Firmin... Ceux qui suivent l'auront deviné. Firmin s'empêtre, s'emmêle avec les cordelettes. Il met à les nouer plus de temps que n'en exigent les préliminaires, le cérémonial S.M. Emilie s'en agace. Quand il entreprend de lui faire mal, comme elle le réclame, les liens se défont au premier coup de reins. Par réflexe, Emilie se débat, par mégarde elle donne un violent coup de pied dans les couilles de Firmin. En dépit de ses maladresses, malgré sa propension à se soumettre, Firmin n'a pas de goût pour le masochisme. Il se tient longtemps le bas-ventre à deux mains, en hurlant. Emilie cesse de lire les magazines et se déprend de Firmin. *** Le dégoût de la vie prend son temps pour vous dégoûter de la vie, sinon les centenaires seraient moins nombreux. Emilie ne l'aime plus, Firmin s'aime de moins en moins. Il installe un tabouret au pied du plus vieil arbre du verger, lance une corde par-dessus la plus haute branche. Il se souvient de l'école, le couloir, les lacets. Dans ces moments-là on voit défiler toute sa vie ; on le sait grâce à Claude Sautet. Le noeud coulant est affaire d'expert. Firmin s'emmêle avec la corde, finit par se lier les mains. Emilie vient à son secours, le délivre puis, sans haine, avec beaucoup de pédagogie, comme autrefois, selon l'exemple de la maîtresse ... Ceux qui quivent savent bien qu'on ne fait pas ici allusion à la période SM du couple. Selon l'exemple de la maîtresse, elle montre à Firmin l'art de réussir une boucle. Elle passe la corde à son propre cou. Regarde bien. Après, le noeud se serrera tout seul sous le poids de la charge. Firmin fut maladroit, comme à son habitude. S'approchant pour mieux voir, il renversa le tabouret. Un instant, il demeura interdit devant ce spectacle : Emilie le corps en convulsion, la gorge serrée, les yeux exorbités. Il se souvint qu'il n'avait jamais vu de pendu, ne de pendue. Il se souvint d'une ballade, on disait "une récitation" apprise à l'école : "Frères humains qui après nous vivez N'ayez les coeurs contre nous endurcis Car si pitié de nous pauvres avez Dieu en aura plus tôt de vous merci." La fin de la ballade, il ne s'en souvenait pas. Il courut chercher du secours. Ce matin-là ... Et on le comprends. Ce matin-là, il n'avait pas pris la peine de lacer ses souliers. Comme on le devine, il se cassa la figure. Sa tête heurta la pierre qui marque la limite du verger. Il resta longtemps inanimé, couché dans l'herbe, non loin du plus vieil arbre. Moralité : On pourrait, à propos de cette pauvre vie, tirer une leçon. On lierait ensemble l'amour vache, les trains qui passent ou ne passent plus, les vieilles filles, les vieux garçons, l'autre, toujours caché derrière, pris à la gorge... Il ne faut pas trop tirer sur la corde. Gourmandes que vous êtes !
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