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à la rencontre d'univers

en liberté


Festival Ecrivénement

 

Auteur : Dominique Zay

Date : 4 juillet 2002

Thème : "Un lien peut en cacher un autre"


Dominique ZAY, écrivant aux "Saveurs du Bailli"

On se rappelle !

Evidemment, je ne l'avais pas prévu sinon vous pensez bien, je me serais réservé la réplique qui fusille, le mot d'auteur bien balancé à faire pâlir de jalousie un "Henri Jeanson". Seulement voilà, la réalité n'est pas scénarisée et elle se fout du succès; elle vous tricote une boule de vie qui vous tombe dessus par hasard, ou tout comme.

Je m'étais garé un peu n'importe comment, c'est vrai, en épi et pas très droit. J'en avais pour trois minutes, le temps d'acheter ma drogue favorite en paquet de 25. Quand je suis sorti du buraliste : coincé. Une tâche aux allures de Volvo break s'était mise en travers de ma route. J'inspectai les alentours d'un regard aussi circulaire qu'aiguisé... rien. Je demandai au bistrotier si jamais... mais non. Je commençai à vociférer, klaxonner en devenant aussi patient qu'un coureur de 100 m sous ecstasy. Et sortant de la pharmacie, les bras chargés d'une autre drogue en plaquette de 120, il m'est apparu, en contre-jour de ma surprise :

- Ouais ça va, on arrive, y a pas le..

Il s'est arrêté net, sa machoire inférieure a failli tomber sur le macadam. Humbertini, Anatole Humbertini, enfin ce qu'il en restait. Je ne l'avais pas vu depuis une vingtaine d'années. Enfin si, si peu, je l'avais aperçu en quatrième vitesse à un feu rouge, à peine le temps de se dire une politesse et le traditionnel "on s'appelle". Heureusement, le téléphone ne marche pas pour ce genre de promesse.

Et nous étions là, plantés comme deux horodateurs stupides et stupéfaits sur le trottoir de Billom, tous les deux à afficher des mines ébahies face au travail inéluctable des années. Les regards que nous avons échangé dans ce premier moment muet d'observation tenaient de la visite médicale. Chacun repérait chez l'autre les cheveux blancs, les débuts de calvitie, les prises de poids et autres changements typiques.

De mon côté, j'avais gardé d'Anatole l'image d'un étudiant nerveux, sec et plain d'énergie. Là, je restais cloué : gros ventre, ratatiné, pas vraiment chauve, un cheveux tous les cinq centimètres, terne en plus, le teint cireux, les traits tombants, la brioche en hernie de pneu... Un vieux panda gras, mou et déplumé.

Dans un autre siècle, nous avions fait ensemble un journal iconoclaste que nous nous amusions à distribuer la nuit dans les boîtes à lettres. Ce fanzine nous rendit stars dans notre quartier. Comment ne pas y penser ?

Mais pas où la vie avait-elle filé? Avais-je moi-même tant changé physiquement au point de n'être plus que le reflet d'une autre vie dans un miroir déformant ? Avais-je mis une pierre sur chacun de mes rêves avant de me fondre dans le troupeau ? Et mon cher vieux copain, "Totole", à cet instant précis, pensait-il les mêmes horreurs que moi ?

Je ne savais vraiment pas quoi dire.

Anatole se recula d'un pas et plissa ses yeux déjà petits pour mieux me jauger une bonne fois pour toute. Après avoir hoché la tête, il dégaina dans un sourire en forme de croissant au beurre.

- Toi mon salaud, t'as pris un sacré coup d'vieux quand même, hein !

 

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