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Festival Ecrivénement

 

Auteur : Dominique Zay

Thème : "Rodrigue as-tu du lien ?"

Date : 5 juillet 2002


Dominique ZAY, écrivant aux "Saveurs du Bailli"

Le Cid de carbone

J'étouffe !

Peut-être suis-je atteint d'une de ces fameuses maladies non répertoriées qu'on attrape uniquement dans la région en cette saison. Nous sommes quatre à l'avoir celle-là, un par continent, et les trois autres en sont déjà morts. Comme il ne reste que moi et que je n'en ai plus pour longtemps, la médecine ne va pas s'amuser à se lancer dans des recherches aussi coûteuses qu'improbables. Je suis condamné, point. Ou alors, ai-je développé au contact d'un animateur culturel local une allergie chronique à tout. Un énorme oedème tentaculaire qui, parti du cerveau, va peu à peu se substituer à mes organes.

Dans cet état, même si la fin est proche, impossible d'écrire, je n'alignerais que le vide. Pas question non plus de sortir. Je ne supporterais personne, et ça serais largement réciproque. Mais la petite chambre du chalet, elle, ne manque pas d'air, et me demande raison.

- Tu ne vas tout de même pas rester enfermé pendant tout le festival ? Si personne ne t'aperçoit, ça va finir par se voir.

Je me lève du lit et regarde le mur droit dans les lattes.

- Premièrement, fais-je remarquer, personne ne me tutoie sous ce toit... deuxièmement, rester cloîtré là est peut-être une idiotie mais si vous considérez la chose sous tous les paramètres... c'est effectivement une grosse connerie !

Je laisse ma logique souffler un peu...

- Et troisièmement, conclus-je, n'oubliez jamais espèce de gîte à la noix que les gens n'ont parfois aucun troisièmement dans leur raisonnement.

N'empêche qu'il m'a eu ce maudit chalet à la mords-moi-l'noeud-dans-l'bois : je suis sorti.

Arrivé sur le lieu du crime, un cabaret lecture dans le vieux quartier, je me sens immédiatement présent par mon absence. Quelle ruche ! Ils chantent comme on oublie ou discutent comme je me souviens. Liquéfié, je me fonds dans le décor. Assommé par l'ambiance, j'ai soudain peur de me fossiliser dans mon coin, figé à jamais dans ce sourire bêta et ce hochement de tête mécanique. C'est à ce moment que la femme s'approche. Elle avance en me visant. S'assoit à côté, sur le pavé. Mon cœur se pince, se soulève, fait des acrobaties. Elle est... Indescriptible.

Elle m'offre dans une moue malicieuse :

- Rodrigue as-tu du lien ?

- Pardon ?

- C'est bien la phrase du jour n'est-ce pas ?

- Ah oui, euh... sans doute...

- Et ça vous a inspiré ?

- Pas vraiment, ça m'a plutôt empêché de respirer.

Son sourire ravageur; son odeur de fruit sauvage et son naturel spontané... je n'oppose aucune résistance, j'ai perdu d'avance. Quelques vapeurs plus tard, la discussion devient plus intime. Elle réalise vite que mon moral ressemble à un tapis de sol. Elle profite d'une pose dans la prose et se penche... Oh son odeur, je meurs !

- Quand ça n'allait pas, sussure-t-elle si douce, il paraît que François Truffaut revisionnait " La vie est belle" de Frank Capra, et ça lui redonnait le moral.

- Aussi simple que ça ? je tique.

- Aussi simple que ça.

- C'est tout de même étrange, je m'entends m'agacer, aussitôt qu'un homme est célèbre, le moindre de ses gestes ou paroles devient riche en enseignement.Elle fronce son petit nez et à cet instant précis, je la trouve foutrediablement désirable. Elle continue sans tenir compte de mon vertige :

- J'ai fini par trouver mon remède moi aussi, oui, quand j'ai un gros cafard, je relis toujours le même livre "Le contraire inverse", vous connaissez ?

- Nonnnnn...

- Quoi, attendez, ça marche, je vous jure.

Ma consternation l'amuse.

- C'est le livre le plus drôle que j'aie lu.

- Vraiment, vous trouvez ?- Absolument, vous devriez essayer, je vous assure.

- Non, ça...

- Mais qu'est-ce que vous avez à perdre ?

- Non, croyez-moi, c'est impossible.

- Mais pourquoi ?

Je vide mon verre de J.B. d'un trait et plonge mes yeux dans le fond.

- Ce livre, c'est moi qui l'ai écrit.

 

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