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Chroniques d'Amérique Latine, n°2
par Raphaële Bail (reporter)
et Sébastien Bonnefoy (photographe, sauf mention)

Contacts :
Raphaële Bail
Sébastien Bonnefoy

Chronique d'une mort
évitable


© site de l'université du Chili

C´est l´histoire presque banale de l´extinction d´un peuple. Après la mort d´Ursula et Cristina, les deux abuelas indigènes de l´ile chilienne Navarino, l´éthnie Yaghan aura disparu.  Victime de l´esprit colonisateur de l´homme blanc.


Le port

L´île flirte avec le Cap Horn et son unique commune pourrait ravir à Ushuaïa le titre lucratif de “ville la plus au sud du monde”. Pourrait seulement, car Puerto Williams et ses paysages vierges et tourmentés sont encore largement méconnus. Et les quelques milliers d´habitants qui peuplent ce recoin du monde vivent a l´écart du reste du Chili.


Le quartier civil

Le quartier militaire

Née d´une première base établie par l´armée en 1953, Puerto Williams a conservé son caractère militaire mâtiné d´esprit pionnier. “Ici, la population est à demi militaire et à demi civile” explique un jeune appelé rencontré au hasard des rues poussiéreuses de Puerto Williams.


Le cimetière

Non loin de là, un petit cimetière témoigne silencieusement de l´histoire de l´île et rappelle, presque à la dérobée, qu´il y avait de la vie ici, bien avant l´arrivée des militaires. Deux tombes rendent hommage aux derniers Yaghans de “sang pur” disparus au cours des vingt dernières années. Il ne reste aujourd´hui a Puerto Williams qu´Ursula et Cristina, métissées a une autre ethnie, pour témoigner de la culture yaghan. A plus de quatre-vingt dix ans, elle s´éteindront bientôt avec leur peuple.

Les Yaghans (ou Yamanas) peuplaient la Terre de Feu avant sa colonisation. Magellan les repéra lors de son expédition mais les premiers contacts prolongés entre Yaghans et colons eurent lieu au milieu du 19ème siècle. L´évangélisation des terres impies et les missions scientifiques conduisirent les Blancs à la rencontre des peuples primitifs. Où l´on retrouve Darwin, bien sûr, mais aussi la Première Année Polaire  Internationale de 1882 et enfin l´Autrichien Martin Gusinde, auteur d´une somme sur les Yaghans.


Ainsi commença la lente agonie des Yaghans,  réplique malsaine de l´histoire de la plupart des peuples colonisés. Les chiffres sont sans appel : en 1848, on évaluait la population de l´île á 3000 personnes, à 1300 en 1880 tandis que seules 8 personnes de mère et père yaghans étaient encore vivants en 1972.


© site de l'université du Chili

Ursula et Cristina sont encore aujourd´hui les héritières du savoir oral des Yaghans, ce peuple de pêcheurs qui s´aventurait en canoé le long des détroits de Terre de Feu. Elles racontent que leurs ancêtres, habitués à vivre totalement nus même par un climat si froid, furent forcés de porter des vêtements par les colons choqué par la nudité du peuple soumis. Des vêtements qui, selon la légende, apportèrent la maladie et la mort.

Ursula
  Cristina
© site de l'université du Chili

Les archives des nations européennes gardent également les traces de ce que certains Yaghans n´ont jamais pu raconter : les exhibitions ethnographiques a Berlin, Londres et Paris, les travaux d´anthropologie et d´ethnophotographie qui conduisirent a la déportation de familles entières qui moururent à petit feu sur le sol européen.


Le projet de logement pour les indigènes

Aujourd´hui, les habitants de l´île souffrent de cette schizophrénie qui caractérise si bien les peuples colonisateurs à demi repentis. Alors que le musée de Puerto Williams s´acharne à conserver des traces de la culture et de l´artisanat yaghan, alors qu´une statue trône sur la place centrale pour célébrer les virtus du dernier chef yaghan, les descendants désormais totalement métissés des yaghans continuent de vivre, pour la plupart, dans des conditions déplorables. Victimes des préjugés habituels qui rodent autours des races décadentes : “alcoliques”, “fainéants” et “profiteurs”.


La réserve où vivent les derniers Yaghans

Le Chili, à l´image des autres pays latinos troublés par la résurgence de la politiquement correcte “question indigène” préfère ainsi s´attacher à une vision romantique et folklorique des ses peuples natifs plutôt que de tenter de sauver ce qui peu encore l´être de cette Conquista sans fin.


Dans une rue de Puerto Williams
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