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Chroniques d'Amérique Latine, n°3
par Raphaële Bail

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Raphaële Bail

Quelque chose
de pourri
au royaume
du Paraguay


Oswaldo Guayasamin, El Grito, nº1
© Fundación Guayasamín
Quito-Ecuador, 1983

Les beautés de l´Amérique Latine cachent mal un passé et un présent parfois sordides. Comme au Paraguay, où se pratiquent encore allègrement la torture et le terrorisme d'Etat. Deux armes redoutables de la nouvelle “chasse aux sorcières”.


Guayasamin, Las Manos,© Fundación
Guayasamín Quito-Ecuador.

A quelques encablures de l'Argentine, de l'autre coté du río, les habitants d’Encarnación n'hésitent pas à parler du Paraguay comme d’un pays "tellement tranquille". Font-ils référence au fait que la ville est effectivement indolente, comme assommée par la crise économique argentine qui la prive de ses principaux clients ? Rien n'est moins sûr. Les Paraguayens sont fiers de vivre dans un pays discret de 5 millions d'habitants, peu exposé à la délinquance qui sévit ailleurs (notamment chez les voisins Brésiliens et Argentins), bref, un pays "tranquille". La pauvreté (record pour un pays du Cône Sud de l’Amérique du Sud) et le niveau de corruption effarant qui gangrène tout l'appareil économique et politique du pays ne semblent donc pas avoir raison de la sérénité, voire de la passivité, du peuple paraguayen.

Etat bourreau

Pourtant, les motifs de sursaut et de révolte ne manquent pas. Juan Arrom et Anuncio Marti, deux militants du mouvement de gauche Patria Libre, ne viennent-ils pas d´être retrouvés in extremis par leur propre famille après avoir été enlevés et torturés pendant 15 jours ? Ephémère indignation dans les quelques chaumières qui ont accès a l´actualité; enquêtes de la presse pour savoir quels sont les dessous de cette affaire macabre. Les vraies questions ne tardent pas à poindre : pourquoi la police a-t-elle tout fait pour empêcher les familles de retrouver les deux victimes ? Pourquoi le gouvernement s'acharne-t-il à faire d’Arrom et Marti des coupables en les accusant d´avoir maquillé leur enlèvement et d´être en outre responsables d'actions criminelles ? Pourquoi le Ministre de la Justice a-t-il pris la fuite ? Et surtout, pourquoi est-il tous les jours un peu plus clair qu'Arrom et Marti ont été victimes de l’appareil répressif de leur propre Etat ?

Juan Arrom et Anuncio Martí, à leur arrivée à l'hôpital,
après avoir été libérés de leur lieu de réclusion,
où ils étaient soumis à la torture.
© Photo : Ultima Hora, Paraguay.


© Photo : Ultima Hora, Paraguay.

Pays "tranquille", pays rongé par la brutalité de sa police et de son armée : le "paradoxe Paraguay" s´explique très facilement. Sous le règne de Stroessner, le Paraguay a connu une des dictatures les plus brutales et les plus noires d’Amérique du Sud. Le vieux dictateur a quitté le pays au bout de 35 ans pour laisser la place à... son propre parti. Pour la communauté internationale, le Paraguay est devenu démocratique en 1989, mais l'alternance politique n'est encore qu'un doux rêve sur ces terres-là. La culture stroessneriste de l'exercice du pouvoir, les éléments institutionnels de la répression et les hommes de l'époque de la dictature sont encore en place.

Face à cela, le peuple n'est pas encore sorti de sa torpeur, habitué à se soumettre au pouvoir en place, muselé par la pauvreté et l'analphabétisme. Le gouvernement peut ainsi "tranquillement" décider de la seule pensée autorisée, désigner les dissidents et les éliminer. Tout en sauvant les apparences démocratiques.

Gauche illégale

Pour Juan Arrom, il est évident que le gouvernement paraguayen, en parfaite harmonie avec les autres pays latinos, s'est lancé dans une entreprise de "criminalisation de la gauche". L'homme, encore marqué à vif par les tortures infligées (selon ses dires) par les hommes de la police judiciaire, considère que "rien n'a changé depuis Stroessner" et que le climat international fait peser une "pression indéniable sur les mouvements de gauche dans les pays latino-américains".


© Photo : Ultima Hora, Paraguay.

Eduardo Ojera, secrétaire général de la CGT (Confédération Générale des Travailleurs), lui fait écho : "Les mouvements de gauche cherchent une alternative à la politique ultra-libérale menée au Paraguay. Nous voulons sauver nos entreprises publiques et rendre des terres à nos paysans mais le système économique actuel est totalement criminel. Les hommes au pouvoir le défendent car il garantit leurs intérêts de grands propriétaires terriens et favorise la corruption".


© Photo : Ultima Hora, Paraguay.

Selon les milieux de gauche paraguayens, le gouvernement a choisi la violence "légale et légitime", le terrorisme d'Etat, pour répondre à l'agitation politique dans le pays. "Ils veulent nous faire passer pour des criminels, nous aligner sur les Farc colombiennes, bref, nous faire passer pour des terroristes puisque c'est dans l'air du temps..." ajoute Eduardo Ojera. Pour ces militants, dont certains ont connu les pires heures de la dictature, la tentative de criminaliser la gauche est un moyen de défense classique utilisé par le système dominant pour écarter les dissidences et réduire à néant les recherches d'alternatives.

L´impasse dans laquelle s´engage le gouvernement paraguayen plombe les libertés publiques et individuelles qu’il est censé garantir. Des hommes politiques, des journalistes et de simples citoyens d´opposition sont menacés et, parfois, liquidés. En Asunción, la capitale paraguayenne, l'ambiance est tendue. Alors que de petites manifestations s'organisent, la police et les militaires quadrillent les rues. Parfois, au cours d'une échauffourée, une balle blesse un manifestant. Et parfois, lorsqu'un policier entre dans un café, les regards plongent et les conversations stoppent. Histoire de rappeler que le spectre de la répression politique rode toujours.

Raphaële Bail

Remerciements à Richard Ferreira.


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