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Hors Série : La Sécurité dans tous ses états

La sécurité, et après ?

L’insécurité, pendant plusieurs mois, le mot a brûlé toutes les lèvres, jusqu’à celles des plus sérieux journalistes. Et puis, tout a basculé, au soir du 21 avril. Tout ça n’était pas si grave, en tout cas sûrement pas au point de se tourner vers les extrêmes. Voilà soudainement qu’on allait voir de plus près ces gens qui vivaient l’insécurité, pour se rendre compte, avec condescendance, qu’ils ne la vivaient pas, ne la côtoyaient pas, si ce n’est à travers les médias... Qui étaient donc ces énergumènes, qui, sans jamais avoir vu un délinquant autrement qu’à la télévision, réclamaient, en votant pour la droite et l’extrême-droite, les solutions les plus répressives voire les plus expéditives ? Des gens qui ont eu peur de ces menaces qui pointaient à leur porte, et qui envahissaient leur vie quotidienne en monopolisant la petite lucarne.

Mais, à l’opposé, ceux qui vivent quotidiennement les actes de violence et de délinquance, ont, eux aussi, manifesté leur ras-le-bol et leur exaspération, en votant massivement à l’extrême-droite. Pour tous ces gens qui habitent des quartiers sinistrés économiquement et socialement, l’insécurité n’a rien d’un fantasme. A ce titre, elle ne peut être ignorée et encore moins niée.

Peur d’une menace lointaine, ou réalité quotidienne exaspérante, l’insécurité doit être traitée, et un consensus s’est formé autour de la nécessité de réponses énergiques. Mais comment répondre aux uns sans effrayer un peu plus les autres ?

En effet, le paradoxe de l’insécurité est que les plus touchés se sentent le moins concernés, alors que dans le même temps, les plus épargnés en font leur préoccupation principale et une priorité politique. Les jeunes urbains sont ainsi les principales victimes de la hausse de la délinquance, mais la sécurité ne vient pas en tête de leurs préoccupations. C’est, au contraire, des personnes plutôt âgées résidant dans des villes petites et moyennes, dans des banlieues résidentielles sans problèmes, voire dans les campagnes qui sont les plus inquiètes.

C’est dans le passage des faits et des actes de délinquance, à leur perception par le grand public que naît le sentiment d’insécurité. Ce sentiment est présent dans la perception que la société a d’elle-même, bien plus que dans celle des victimes elles-mêmes. Mais ce simple constat n’apporte aucune solution. Il marque même plutôt l’échec prévisible de la politique qui va se mettre en place.

Tout d’abord, la réponse à la délinquance dans quelques zones urbaines à la dérive, passe par un redéploiement des forces de sécurité à l’échelle nationale. Concrètement, il faut déplacer les effectifs trop nombreux de certaines campagnes vers des banlieues difficiles. Mais les élus locaux, qui réclament au contraire plus de moyens et de personnels, ainsi que les populations, qui, inquiètes de la multiplication des faits divers spectaculaires jusque dans les campagnes les plus paisibles, ne comprendront pas qu’on retire des gendarmes et des policiers de leur région,  empêcheront, comme par le passé, cette réforme. Les personnes qui se sentent le plus menacées sans l’être réellement, réclament logiquement qu’on les écoute et protège, mais elles bloquent ainsi toute réponse efficace.

Ainsi, c’est probablement par une augmentation d’effectifs, problématique dans le cadre d’une politique de réduction d’impôts, que passera la “mise au pas”, tant attendue, des quartiers difficiles. Nul doute que la pression policière et la sévérité “retrouvée” de la justice porteront très vite leurs fruits. Avant même les élections, depuis le 1 janvier 2002, le nombre de détentions provisoires a augmenté de 11,36 %. Les centres éducatifs fermés pour mineurs verront très rapidement le jour, malgré l’opposition claire de tous les professionnels de la justice des mineurs. Une police, musclée par quelques nouveaux moyens, multipliera les actions spectaculaires.

Aux yeux de tous, la sécurité et l’autorité de l’Etat seront rétablies.

Mais croit-on sérieusement qu’il suffira de mettre sous pression les quartiers les plus défavorisés, où les commerces illégaux et la violence pullulent, pour y ramener le calme ? Pense-t-on que c’est en enfermant des jeunes qui se murent dans une opposition violente à toute autorité que l’on parviendra à les éduquer ? Des centres fermés se transformeront bien vite en prisons alternatives, malgré la priorité éducative affirmée. La surveillance a toujours pris le pas sur la pédagogie dans de telles structures, c’est pourquoi elles avaient été abandonnées en 1979, par un gouvernement de droite. Mais, au-delà de la question de savoir s’il est sérieusement possible d’éduquer quelqu’un qu’on enferme, le véritable problème est de savoir ce que l’on souhaite enseigner. Toute structure fermée engendre ses propres règles, ses propres hiérarchies. C’est le principal reproche que l’on adresse à la prison, “école du crime”, qui ne fait que reproduire les modèles criminels et violents de l’extérieur. Or, le mérite des centres ouverts est précisément leur ouverture. En plus du cadre plus favorable à la reprise d’un dialogue basé sur la confiance et la responsabilité, qu’un système de contrainte, ils permettent de maintenir le contact avec le reste de la société et ses règles. C’est la loi commune de la république qui s’applique dans un centre ouvert, celle que l’on souhaite rappeler à des jeunes en situation d’anomie, et non la loi du plus fort qui règne dans l’équilibre instable des prisons.

La réinsertion doit donc être la priorité de toute politique de sécurité. On peut placer autant de gens que l’on veut en prison, mais, à moins de rétablir la peine de mort ou d’appliquer une perpétuité réelle, ce qui ne correspond pas à l’esprit de notre système pénal, on ne résoudra aucun problème, en ignorant qu’ils sortiront nécessairement un jour et réintégreront la société tels que la prison les aura faits. La prison, seule, ne corrige pas les hommes, bien au contraire, la répression massive n’engendre bien souvent que des réactions d’insoumission et de violence. La tolérance zéro ne cachera les problèmes qu’un temps. Toutes les réponses répressives et autoritaires que l’on nous promet, seront non seulement de fausses réponses mais aussi des bombes à retardement. Des prisons pleines et ingérables, où aucun travail social ne sera plus possible, des banlieues sous pression et au bord de l’émeute en permanence, des jeunes en rupture et en confrontation de plus en plus violente avec le système... Imagine-t-on que la sécurité sera durablement rétablie dans une telle situation ?

En cachant ces réalités au grand public, bien des politiques peuvent tenir un discours ferme sur la délinquance, pourtant ils n’apporteront aucune réponse réelle et durable. Tout juste, y-aura-t-il une baisse provisoire de la délinquance et quelques succès qui dissimuleront un temps, les vrais problèmes. En l’absence d’une réelle gestion des personnes en difficulté et de la population pénale, cette façade risque de s’effriter bien vite et de n’être que de la poudre aux yeux. La réponse répressive à l’insécurité, est non seulement démagogique, mais surtout vouée à l’échec.

La sécurité, et après ?

Sylvain Roussilloux

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