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Hors Série : La Sécurité dans tous ses états

Supplément Choses lues :
Loïc Wacquant, Les prisons de la misère, Raisons d'agir, 1999.


Après les années 1980 qui ont été celles du libéralisme économique triomphant, les années 1990 ont vu cette pensée s'étoffer d'un volet sécuritaire. Ronald Reagan a rendu le titre d'homme de la décennie à Rudolf Giuliani, le Père Fouettard new-yorkais.
Le sociologue Loïc Wacquant écrit en 1999 un livre qui fait apparaître sur ce point la cohérence de la pensée néo-libérale.

Guerre à l'Etat-providence
"Trop d'impôt tue l'impôt", "moins d'Etat", "ne créons pas une génération d'assistés", tels sont les trois piliers de la vulgate néo-libérale, élaborée dans des think tanks aux Etats-Unis. Les services publics sont peu à peu privatisés, pour briser certains monopoles et ne pas brimer la sacro-sainte liberté d'entreprise. Les usagers deviennent des clients, et la santé, l'éducation, les retraites sombrent peu à peu dans le domaine privé. Dans le même temps l'aide sociale s'amenuise, et la protection des salariés sur le marché du travail se réduit de jour en jour. Il n'est plus question de solidarité, mais de rentabilité.
Un Etat maternel, qui soutient les plus faibles et les nourrit de son lait (on appréciera la métaphore sexiste largement utilisée), laisse peu à peu place à un Etat paternel, qui punit les déviants. Cela ne se fait pas sans certains grincements : la violence sociale fait naître une violence individuelle, rapidement maîtrisée.
Mais s'il y a trop d'Etat pour redistribuer les richesses, il n'y en a jamais assez quand il faut les protéger de la convoitise des laissés-pour-compte. L'Etat est ainsi réduit à ses fonctions les plus basiques : protéger et punir, en contrôlant strictement les classes défavorisées.

Classes laborieuses, classes dangereuses

Les politologues américains, tels Lawrence Mead et Charles Murray, têtes de proue de la pensée libérale sécuritaire, s'emploient à défendre cette idée selon laquelle "l'excessive générosité des politiques d'aide aux démunis serait responsable de la montée de la pauvreté en Amérique : elle récompense l'inactivité et induit la dégénérescence morale des classes populaires". Copulation et délinquance sont les crimes des pauvres qui vivent dans l'oisiveté. Pour sortir de cette situation intolérable, deux solutions : réduire l'aide sociale (notamment aux mères célibataires, un vieux fond puritain), ou subordonner ces aides à un travail forcé.
Il faut contrôler les pauvres, car ce sont par essence des êtres asociaux, incapables de s'adapter au marché du travail. S'ils étaient intelligents, ils gagneraient plus de pognon. Dans The Bell Curve, Charles Murray démontre que les pauvres dans les situations les plus précaires sont ceux qui ont le quotient intellectuel le plus bas. C'est l'intelligence qui détermine le niveau d'études, et non la politique américaine en matière d'éducation (universités publiques, bourses d'études, etc...). Les moins intelligents ne s'adaptent pas au marché du travail, ni à la société, encore moins à ses règles. Les criminels sont des êtres peu intelligents, qui n'ont pas su assimiler des règles morales. Dans ce cas la société n'a aucune responsabilité dans leur délinquance, il ne lui reste d'autre obligation que de surveiller cette population et de pénaliser ses conduites asociales.
"Un système judiciaire n'a pas à se préoccuper des raisons qui poussent quelqu'un à commettre un crime. La justice est là pour punir les coupables, indemniser les innocents et défendre les intérêts des citoyens respectueux de la loi" écrit Charles Murray dans Does Prison Work ?, dépolitisant ainsi toute criminalité.

Qui vole un oeuf vole un boeuf, ou la théorie du carreau cassé
Le Manhattan Institute vulgarise aux Etats-Unis la théorie du carreau cassé, une théorie qui soutient que "c'est en luttant pied à pied contre les petits désordres quotidiens que l'on fait reculer les grandes pathologies criminelles". Cette théorie n'est jamais validée empiriquement, en revanche son application donne des résultats immédiatement visibles : plus de nuisances mineures comme l'ébriété, le tapage, ou la mendicité, qui causent "des incidents et des désagréments dans l'espace public et donc nourri[ssen]t un sentiment diffus d'insécurité". C'est dans ce même sens que vont les arrêtés anti-mendicité qui ont fait scandale ces dernières années dans des municipalités françaises. Cachons cette misère que la classe moyenne ne saurait voir car elle lui donne le sentiment d'être menacée par de plus pauvres qu'elle.
A New-York, Rudolf Giuliani et son chef de la police municipale William Bratton appliquent à la lettre ces instructions et mettent sous pression les habitants de la Grosse Pomme. Tous comptes faits, les résultats new-yorkais en matière de baisse de la criminalité sont très semblables à ceux d'autres grandes villes américaines comme Boston, Chicago ou San Diego, qui a le même résultat avec un nombre d'arrestations et de plaintes contre la police en baisse, et des investissements financiers beaucoup moins lourds (la ville de New-York a en cinq ans augmenté le budget de sa police de 40 %).

Mondialisation de la pensée unique sécuritaire

Malgré cela, New York donne l'impression de la victoire d'une politique très volontariste en matière de sécurité, et elle devient la Mecque des nouvelles politiques de sécurité. Le Mexique, l'Argentine, le Brésil imitent l'exemple new-yorkais, dans un aller-retour constant de consultants policiers et de responsables politiques.
En Europe c'est le Royaume-Uni qui devient la tête de pont de la "tolérance zéro" en recevant la pensée de Charles Murray ou de Lawrence Mead, et l'expérience de William Bratton. Le pays était à la pointe du libéralisme économique, c'est un terreau idéal pour la pensée unique sécuritaire. Tony Blair, déjà séduit par le travail forcé pour les allocataires de l'aide sociale, fait voter en 1998 la Loi sur le crime et le désordre, considérée comme la plus répressive de l'après-guerre.
Les autres pays d'Europe occidentale assimilent peu à peu les slogans américains et des recettes qui ailleurs ont paraît-il "fait leurs preuves". Hauts fonctionnaires et politologues font le pélerinage aux Etats-Unis pour pénétrer les mystères de la discipline américaine, au cours de mission parfois financées par des firmes d'incarcération (en clair, les propriétaires de prisons privées). Les impressions de voyage et les rapports ont une qualité scientifique bien médiocre, mais les recettes sont simples et radicales, faciles à mettre en appliaction si l'on y met les moyens financiers. L'efficacité est loin d'être prouvée, comme pour le couvre-feu pour les mineurs qui semble devoir régler tous les problèmes mais ne fait que déplacer une délinquance des mineurs d'ailleurs en stagnation depuis vingt ans.
"Zero tolerance" devient entre 1997 et 1999 sur le continent "tolérance zéro", "Null Toleranz" ou "tolleranza zero", dans la bouche de ministres et d'élus socio-démocrates ou conservateurs. "Là où on a renoncé à mettre des emplois, on mettra désormais des commissariats, en attendant sans doute de bâtir des prisons."

Le grand enfermement
Au détour d'une phrase, Loïc Wacquant parle à propos de la politique pénitentiaire des Etats-Unis d'un grand enfermement, à l'image du processus décrit par Michel Foucault dans son Histoire de la folie. Marginaux, malades mentaux ou vagabonds, sont arrêtés et enfermés dans des hôpitaux par l'autorité absolue de Louis XIV.
C'est ce processus qui est largement décrit dans Les prisons de la misère. En 1998, les prisons américaines (de la maison d'arrêt du comté au pénitencier fédéral) accueillent presque deux millions de détenus. "Ce triplement en quinze ans de la population pénitentiaire est un phénomène sans précédent ni équivalent dans aucune société démocratique, d'autant qu'il s'est opéré durant la période où la criminalité restait globalement constante puis déclinait." Le taux d'incarcération est de 6,5 pour mille, soit six à douze fois plus qu'en Europe.
Si l'on ajoute les autres personnes condamnées, avec sursis ou en liberté conditionnelle, on arrive au chiffre de 5,7 millions d'Américains sous l'effet d'une condamnation. C'est 5 % des hommes de plus de dix-huit ans et un homme noir sur cinq. Les peines se diversifient, de l'assignation à domicile à la surveillance électronique, mais cela n'empêche pas de faire de la prison une institution pleine d'avenir. En 1993, le système pénitentiaire était le troisième employeur du pays, après General Motors et les supermarchés Wal-Mart.
La politique carcérale des Etats-Unis est donc génératrice d'emplois ; elle est d'autre part une cause non négligeable du faible taux de chômage américain. Les sociologues Bruce Western et Katherine Beckett considèrent que les prisons ont fait baisser de deux points le taux de chômage américain.
Contrairement aux budgets de l'éducation, de la santé ou de l'aide sociale, les budgets de l'emprisonnement explosent. "L'Amérique a fait le choix de construire pour ses pauvres des maisons d'arrêt et de peine plutôt que des dispensaires, des garderies et des écoles." Et ce choix est coûteux, puisqu'on considère qu'un détenu revient à 22 000 dollars annuels, soit de quoi faire vivre une famille de quatre personnes.
Comment continuer à baisser les impôts en assumant des coûts aussi élevés ? La première solution consiste à diminuer le niveau de vie des prisonniers et certains privilèges comme l'enseignement et d'autres activités tournées vers l'insertion. Une autre solution est de transférer au maximum les frais de la détention vers la famille des détenus ! Mais ce qui rapporte le plus, c'est de faire travailler les salariés dans un système qui ne connaît ni salaire minimum ni droit du travail. Ce salariat se fait depuis longtemps au profit de firmes privées.
Depuis 1983, c'est toute l'activité pénitentiaire qui est privatisée. Des entreprises comme Corrections Corporation of America sont en croissance de 45 % annuels, et prennent en charge de plus en plus de prisons, aux Etats-Unis et maintenant au Royaume-Uni. En France sont "seulement" sous-traitées des activités comme la restauration, à des entrerises comme Sodexho.

Cette criminalisation de la pauvreté est sans aucun rapport avec les chiffres d'une délinquance dont on se plaît à imaginer qu'elle est en croissance constante. Des pays, comme l'Autriche ou la Finlande, qui ont adopté une politique de dépeuplement pénitentiaire, n'ont en aucun cas vu leur criminalité augmenter.
Criminaliser la misère pour pallier les conséquences de la généralisation de l'insécurité salariale et sociale ? Ou protéger les droits à l'éducation, à la santé, à la survie, et créer de nouveaux droits, comme le revenu d'autonomie et l'accès garanti au logement ? Du côté des républicains, on revendique plutôt plus de police et plus de prison. C'est une modernité bien rancie que celle qu'on nous propose.


Aude Vidal

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Les citations sont tirées de Loïc Wacquant, Les prisons de la misère, Raisons d'agir, 1999.
Loïc Wacquant enseigne la sociologie à l'université de Berkeley, Californie.

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