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MAIS QUI VEUT LA PEAU DE ROGER RABBIT ?

En ces temps de restrictions budgétaires, une démarche citoyenne permettrait d’éviter toute dépense superflue des précieux deniers de l’Etat : balancer, pages blanches en main, les adresses des anciens brigadistes italiens.  Il convient en effet d’épargner une coûteuse mobilisation des forces de police et de renseignement semblable à celle qui permit, aux dires du ministère de l’intérieur "d’appréhender" Paolo Persichetti, professeur "clandestin" de sociologie politique à l’université Paris VIII. Ajoutés aux crédits obtenus par le «dégraissage du mammouth», ces économies pourront être consacrées aux dossiers prioritaires du gouvernement : le contrôle des flux migratoires aux frontières et dans les cités, ou la "juste lutte contre le terrorisme".

A l’instar de Georges W. Bush, chasseur de prime interplanétaire dédié à la capture «morts ou vifs» de Ben Laden et affiliés, de Vladimir Poutine qui pourchasse inlassablement les "terroristes" tchétchènes «jusque dans les chiottes s’il le faut», Nicolas Sarkozy et Dominque Perben, «dans un geste de solidarité des différents pays européens face au terrorisme [1] » initient, avec leurs homologues Italiens, une chasse aux sorcières à l’échelle européenne.

«Une promesse, quelle promesse ? De qui et à qui ?» déclarait-on le 27 août  dernier au ministère de l’intérieur. Au-delà du parjure incontestable, révélateur d’une rupture de la continuité de l’Etat dans une France qui refusait jusqu’ici d’extrader pour des raisons politiques [2] , le mouvement de répression dont sont victimes les anciens brigadistes est la parfaite illustration du dangereux amalgame opéré au nom d’une prétendue "lutte du monde contre le terrorisme". Dans cette "guerre" sans adversaire défini, les rencontres de Nicolas Sarkozy avec son homologue roumain [3] ou encore de Dominique Perben avec Roberto Castelli, le garde des sceaux italien, participent à la même stratégie politique que l’invraisemblable déploiement policier auquel nous assistons aujourd’hui.

Seule compte pour le pouvoir l’affirmation de sa puissance et l’apparence de sa victoire, Nicolas Sarkozy n’étant en réalité que le bonimenteur d’un cirque sécuritaire qui n’a de réalité que dans sa mise en scène. Qu’importe d’instaurer «la délation comme principe d’organisation de la justice, de recherche et de poursuite des infractions [4] », de promulguer des lois liberticides qui rappellent, ironie du sort, les méthodes d’exception de la justice italienne des années de plomb. Il convient pour le gouvernement d’instrumentaliser les fantasmes électoralistes et de ménager une extrême droite qui s’est rappelée au bon souvenir de la République le 21 avril dernier.

L’ensemble de la société se devant d’être d’une absolue solidarité face à la "menace terroriste", Le Figaro, qui s’est déjà distingué par sa parfaite rigueur journalistique dans son récit de l’arrestation du "clandestin" Persichetti [5] , devrait appuyer la politique gouvernementale et suivre l’exemple des tabloïds anglais en offrant une récompense contre tout témoignage permettant l’arrestation de "dangereux terroristes italiens".

«Terroriste», ce terme est au centre de tous les enjeux. Son usage continuel, son détournement par le pouvoir participe à l’opération d’amalgame dont sont aujourd’hui victimes les anciens militants italiens.

La violence, l’impact médiatique des attentats du 11 septembre ont en effet dans un premier temps muselé nombre d’observateurs critiques. «En septembre 2001, l’image précède le récit, la fascination face à la cruauté précède l’analyse et le jugement politique [6] ».

« Nous sommes tous américains» a-t-on alors déclaré. Pathos, auto-censure et la censure dont furent victimes les commentateurs américains [7] permirent au pouvoir d’articuler son entreprise d’aliénation du politique. On nous demande ainsi d’être les spectateurs passifs d’une prétendue guerre de civilisation opposant deux leaders autoproclamés du combat pour la liberté, d’une simplification binaire des conflits aux accents apocalyptiques [8] où «le bien, le mal, Dieu, servent d’ornements rhétoriques, de part et d’autre, à ces joutes de la férocité financière, à ces combats du pouvoir hégémonique [9] ». Dans le camp de la démocratie, Bush père et fils, le tandem Sarkozy/Perben et Berlusconi s’opposent à la menace terroriste, à un axe du mal décidément non-euclidien incarné par Ben Laden et tous ceux qu’ils trouveront opportuns d’y affilier (Al-Quaeda, combattants tchétchènes, résistants palestiniens, et même ex-brigadistes italiens, etc).

«Terroriste», terme désormais englobant, permet dés lors d’assimiler toute contestation, toute subversion «à la figure formelle du Mal [10] ». «Ceux qui ne sont pas avec nous sont contre nous», ce totalitarisme du binaire autorise la monopolisation des outils du discours par les pouvoirs en place, la dissolution de l’espace de discursivité où se joue le Politique.

Rejetés dans le camp des "terroristes", les anciens militants italiens vont une fois encore être les victimes de lois d’exceptions et  de marchandages inter-étatiques.

«Les différents gouvernements italiens n'ont pas reconnu cet affrontement comme relevant d'une hostilité politique pour mieux le réduire à une dimension "criminelle". Aujourd'hui, ils continuent à persécuter les "révolutionnaires vaincus" au nom du "droit du vainqueur"» [11] .

Nicolas Sarkozy pourra les sacrifier sur l’autel de la sacralisation du sécuritaire, Berlusconi aura quant à lui toute latitude pour réécrire à l’avantage de ses alliés néofascistes l’histoire des années de plomb italiennes.

Paolo Persichetti, de même que tous les militants depuis 20 ans intégrés à la société française ne sont ni clandestins, ni en fuite. Désormais sur le devant de la scène publique, ils ont repris les armes du langage, refusé l’étiquette terroriste pour rentrer en Résistance.

Gaël Abou-Khalil



[1] Déclaration de Dominique Perben à R.T.L. du 26/08/02.

[2] Il est à noter que certaines infractions reprochées à P. Persichetti «par exemple, le "concours moral et psychique" […] n'existe pas en France. De même, les gens jugés par contumace […] ne sont pas rejugés en Italie, contrairement à ici. Et encore la loi sur les repentis, cette prime à la délation, est étrangère à notre droit », Les Italiens exhortent la France à tenir sa parole, Libération 06/09/02.

[3] Sarkozy balise le retour des roumains, Libération 31/08/02.

[4] Témoin sous X et corbeau à la barre, Libération 03/09/02.

[5]  Le Figaro, édition Internet du 26/08/02.

[6] Terreur révolutionnaire et terrorisme :  Sophie Wahnich, Lignes, n°8, p.155.

[7] A ce propos, lire : On est prié de bâillonner son crayon, Courrier International, n°613. Tiré du Independant on Sunday de Londres.

[8] A ce propos, lire: Il ne peut y avoir de paix avant l’avènement du messie, Ibrahim Warde, Monde Diplomatique, septembre 2002

[9] Considération sur quelques faits récents, Alain Badiou, Lignes, n°8, p.29.

[10] ibid. p.14.

[11] Entretien avec Erri de Luca, l’Humanité, 02/09/02.

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