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« Une nouvelle page de l’Histoire des vainqueurs »

1.Dans un article édifiant [1] Sophie Wahnich (historienne et chercheur au CNRS en sciences politiques) rappelle aux consciences engourdies  le lien entre les mots « Terreur » et « Terrorisme » : Le néologisme « terroriste » a été  inventé par les thermidoriens pour nommer ceux qui furent  vaincus et condamnés à l’échafaud. Les terroristes, ce n’étaient  pas alors ces «fous furieux »  qui prenaient le prétexte politique pour apaiser leur soif de sang,  mais les Saint Just, les Robespierre, les Danton qui  menacés à l’intérieur et à l’extérieur, décidèrent sous la  pression populaire de créer en Avril 1793 le Comité de salut public. Commença alors la  ronde  des exécutions sommaires et des tribunaux révolutionnaires qui s’acheva le 10 Thermidor par l’exécution des  robespierristes… ceux qui avaient très officiellement mis la « Terreur » à l’ordre du jour  devinrent ainsi des « terroristes ».

 2.«Terroristes » est donc historiquement le nom que les vainqueurs thermidoriens ont donné rétroactivement à une violence souveraine, effectuée  par des  représentants légitimement élus. Les « terroristes » ce sont  les vaincus criminalisés, et exclus a posteriori du champ politique légal. Le néologisme ainsi forgé est un parfait exemple de ce que Foucault appelait le recouvrement de  l’histoire des vaincus  par celles des vainqueurs [2] .  Il devient un argument sacré qui  détache toute contestation violente de son contexte historique, et connaît alors un succès inespéré : « Terroristes » les résistants anti-nazis pour Pétain et ses milices, « terroristes » les insurgés algériens du F.L.N pour le gouvernement français, « terroristes » les militants un peu trop déterminés du mouvement anti-globalisation…« Terroristes tout ceux qui cherchèrent à fonder la possibilité d’une politique qui fasse cesser le processus de domination subi par les vaincus  [3] ».  

3.Le terme dispense de toute examen raisonné.  Ainsi, Monique Canto dans une page « Horizon Débat » du Monde [4] a cru pouvoir déclarer que sa condamnation absolue devait précéder tout examen de la situation. A chaque fois, c’est  le même processus qui se répète :  la simple évocation du mot permet de dissocier les actes de  terreur  de leur configuration historique et de leur signification politique. Le terroriste est alors  ce  « vaincu potentiel toujours hors droit ».

4. En aucune manière il ne s’agit ici de justifier le geste, la « décision  du terrorisme », mais de montrer le glissement sémantique qui s’est opéré entre les termes « Terreur » et celui de « terrorisme ».  Sophie Wahnich montre d’ailleurs qu’un auteur comme Victor Hugo,  pourtant peu suspect d’idéologie révolutionnaire n’a jamais cessé d’affirmer que, même en face  d’un crime comme le coup d’Etat de 2 décembre 1851, il n’en appellerait pas aux foudres de la terreur révolutionnaire : « Même s’il pouvait être compris, et son roman 1793 en témoigne, aucune autre situation ne pourrait reconduire à  les répéter comme tels. Ceux qui ont a charge de défendre la mémoire révolutionnaire savent que le temps de la fondation n’est pas rejouable » [5] …  Reste que Victor Hugo, sans avoir jamais participé à la Commune, n’a jamais cessé de se  battre pour que les milliers de combattants exilés  puissent rentrer à Paris la tête haute. Ce qui fut fait dix années seulement après la fin de la Commune.

            5. L’extradition de Paolo Persichetti, dix-sept ans après la promesse de Mitterrand, remet non seulement en cause la continuité de l’Etat français, mais le concept même du « Politique » : Le  « Politique » en France depuis 1789 [6] ,  c’est ce fragile écart entre l’oubli de la violence qui a fondé le pouvoir, et le refus que cette violence s’exerce à nouveau pour le maintenir. Force est de constater que la violence policière s’est  aujourd’hui affranchie de ces deux  conditions. Et Benjamin de rappeler : « L’ignominie de la police tient à l’absence de toute séparation entre la violence qui fonde le droit et celle qui la conserve ». [7]          

            6. Dès lors, il n’y a même plus à s’étonner que « le cas Paolo Persichetti ait été explicitement revendiqué par le Ministre de la Justice Dominique Perben, comme d’une décision ne relevant pas du mandat européen, mais bien du fait  du Prince souverain  [8] ».                                                                                                         

Leïla Ouitis.



[1] « Terreur révolutionnaire et terrorisme », Lignes n°8, Ed. Leo Scheer, mai 2002, pp147. Voir également, pour plus de développement sur la terreur révolutionnaire, son article paru en juillet 2002 dans la revue, Annales sciences sociales, intitulé « La terreur comme fondation, de l’économie émotive de la terreur ».

[2]   Voir notamment, M.Foucault, « La torture, c’est la raison » in Dits et Ecrits, Paris, t.III, 1995, p 390.

[3] « Terreur révolutionnaire et terrorisme », ibid, p152.

[4] Le Monde du 20 Septembre 2002. 

[5] Ibid.

[6] Ou 1794… chacun choisira son camp.

[7] Walter Benjamin,  « Critique de la violence », Œuvres, T.I, folio essais, 2000, p210.

[8] Nous soulignons, Le Monde du 28 août.

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